Se marier et jardiner parmi les pierres tombales

Le cimetière d’Arnos Vale à Bristol, en Angleterre. Menacé de destruction, il a fait l’objet d’une mobilisation citoyenne et à une transformation de ses activités.
Photo: Miriane Demers-Lemay Le cimetière d’Arnos Vale à Bristol, en Angleterre. Menacé de destruction, il a fait l’objet d’une mobilisation citoyenne et à une transformation de ses activités.

Des dizaines de visiteurs affluent avec poussettes, chiens et enfants. À l’entrée, on vend des sapins sous le timide soleil de décembre. Une grande pancarte indique la direction du marché de Noël. Les noms des espèces d’oiseaux récemment observés sur le site sont inscrits à la craie sur un tableau, en face de la boutique de souvenirs. Des clients attendent en file au stand de hot-dogs. Juste derrière se trouvent de magnifiques pierres tombales de l’époque victorienne.

Nous sommes dans le cimetière d’Arnos Vale, à Bristol, en Angleterre. Menacé d’abandon et de destruction, le cimetière s’est réinventé grâce à une importante mobilisation citoyenne et à une transformation radicale de ses activités. 

On y propose notamment des cours de yoga et de swing, des ateliers de sciences et de bricolage. On y projette des films en tous genres. On amène les visiteurs dans des visites guidées thématiques portant sur l’identification des arbres ou sur l’histoire des femmes illustres enterrées dans le cimetière.

Il y a aussi des concerts, des dégustations de gin, des contes et des ateliers de survie en forêt pour les enfants. Une à deux fois par mois, on se réunit pour un « death cafe », où l’on discute de la mort et du deuil.

On y célèbre des funérailles… et des mariages. Une équipe de chercheurs travaille même à développer une application en réalité augmentée pour mettre en valeur la riche histoire du site.

En ce jour de son populaire marché de Noël, l’affluence est record, avec près de 1000 visiteurs attendus sur le site. Dans les deux chapelles anglicanes les familles déambulent entre les stands des artisans locaux, qui proposent bijoux, cupcakes, cartes et tricots. Dans le café à côté, l’atmosphère est animée, les rires fusent et les cuillères tintent dans les tasses de thé.

Mais le calme s’impose dans la forêt derrière les chapelles, où la nature reprend tranquillement ses droits, les plantes grimpantes s’enroulant délicatement autour des pierres tombales. Sur le sentier, une famille regarde un tronc d’arbre avec attention. Une toute petite porte s’y trouve, entre les racines.

« Les elfes sont-ils partis au marché [de Noël] ? » demande la mère. « Oui ! » s’écrie un garçon de trois ans, en bondissant dans sa poussette. « On vient souvent ici, c’est si calme et paisible », raconte la famille. À quelques dizaines de mètres, dans un petit pavillon, des enfants assis sur des coussins écoutent attentivement une femme déguisée en lutin raconter un conte de Noël.

Toutes ces activités gardent le cimetière ouvert tout en incitant le public à le visiter, et d’autres lieux à s’en inspirer. « Nous savons que d’autres cimetières sont inspirés par Arnos Vale puisqu’ils viennent visiter le cimetière et parler avec le personnel », observe l’étudiante au doctorat Janine Marriott, qui étudie les façons dont d’autres endroits pourraient appliquer le modèle d’Arnos Vale avec succès.

Du jardinage à Berlin

À l’instar d’Arnos Vale, le cimetière St-Jacobi de Berlin est repensé. Celui-ci, bordé par des immeubles de style soviétique et l’ancien aéroport de Tempelhoff, était devenu un lieu fréquenté par les toxicomanes.

Le cimetière ne générait plus les revenus nécessaires pour assurer la sécurité des visiteurs et l’entretien des pierres tombales, rapidement avalées par la végétation.

Pour remédier à cette situation, l’organisme de jardinage Prinzessinnengärten a entamé une collaboration avec le cimetière. Des bacs de jardinage ont ainsi été aménagés au-dessus des cercueils et de la terre berlinoise contaminée lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale.

Photo: Miriane Demers-Lemay Au cimetière St-Jacobi de Berlin, en Allemagne, des bacs de jardinage ont été aménagés au-dessus des cercueils et de la terre contaminée lors des bombardements de la Seconde Guerre mondiale.

Un jeune stagiaire passe avec une brouette pour aller couper des ronces en bordure de l’allée centrale du site. Des enfants de 5 ou 6 ans traversent l’allée en courant, des truelles à la main. Après avoir observé des plantules dans un bac, ils grimpent sur un monticule de sable pour construire des châteaux.

Tout près, leur enseignant explique les rudiments de la botanique à un groupuscule de bambins qui l’écoutent avec attention. Au printemps, les classes de maternelle visitent ainsi le cimetière une fois par semaine pour s’occuper de leurs jardins.

À quelques encablures, des bruits sourds se font entendre. Entre les arbres, près des ruches, un homme sculpte le marbre. À ses côtés trône une pile de pierres tombales désuètes et brisées. L’atelier de sculpture permet de recycler le marbre des pierres tombales.

Rester calme

La transformation du lieu ne se fait toutefois pas sans conflits. Certains visiteurs du cimetière n’aiment pas l’agitation associée aux jardins. « Une fois, l’un d’eux a vu un enfant maquillé et a appelé la police, raconte la cheffe de projet Lisa Dobkowitz. Plusieurs activités sont exclues, comme de tenir des marchés. On se doit d’être calmes. »

Malgré tout, la sobriété d’un cimetière et le jardinage sont loin d’être incompatibles, selon la jardinière Michaela Kirschning. « Les deux choses sont connectées ! Le jardinage est aussi lié à la croissance et à la mort. »

Au Québec, les cimetières en difficulté

Dans la Belle Province, plusieurs cimetières ont du mal à survivre, selon Alain Tremblay, directeur de l’Écomusée de l’Au-Delà, un organisme visant à promouvoir la conservation, la restauration et la connaissance des cimetières. La baisse de la popularité de la religion catholique et de l’enterrement est notamment en cause, tout comme les difficultés économiques des fabriques paroissiales, qui ont du mal à changer leurs modes de fonctionnement et à innover, souffle Alain Tremblay.

 

« L’Église n’est pas capable de s’occuper des bâtiments [dont] plusieurs tombent en ruine ; alors encore moins des cimetières, dit-il. Ce qu’on perd, c’est une mémoire historique, c’est un patrimoine. » Alain Tremblay souligne l’organisation de visites guidées et de concerts qui ont fait rayonner quelques cimetières de Québec et de Montréal. Selon lui, ce type d’activités permet de sensibiliser la population au destin des cimetières. Il mise toutefois sur le transfert de la gestion des cimetières vers les municipalités comme solution à long terme pour assurer la vitalité des cimetières.