Les liens entre entreprises et universités se multiplient

L'Université Laval, à Québec
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne L'Université Laval, à Québec

Mardi, l’Université Laval annonçait fièrement, dans un communiqué, la création d’une nouvelle Chaire Familiprix en pédagogie de la pharmacie assortie d’un don de 250 000 $. Si ce type d’entente n’a rien de nouveau, il n’en est pas moins inquiétant, selon la Fédération québécoise des professeurs d’université (FQPPU).

« L’image des universités qui est véhiculée dans le public avec ce genre d’initiative là ne nous apparaît pas très favorable, même si l’intention au départ est peut-être bonne », avance le président de la Fédération québécoise des professeures et professeurs d’université (FQPPU), Jean Portugais. « Il faut réfléchir un peu plus. C’est la confiance du public dans les chercheurs qui est en cause. »

L’alliance avec Familiprix, fait-il remarquer, est modeste en comparaison de celle liant l’Université de Montréal à Jean-Coutu, dont un pavillon porte le nom. Or la logique est la même pour sa fédération : c’est une forme de « privatisation » inquiétante.

En même temps, ajoute M. Portugais, la FQPPU est devenue « nuancée » sur ce sujet en raison des « coupes majeures » observées « depuis 20 ans » dans les budgets des universités. Bref, dit-il, « on comprend que c’est parfois une solution de repli d’aller chercher des partenaires privés ».

Jointe par Le Devoir, l’Université Laval rétorque qu’il n’y a pas d’inquiétudes à avoir. « Tout a été fait dans les règles de l’art, dans l’indépendance et l’autonomie », explique le doyen sortant de la Faculté de pharmacie, Jean Lefebvre, qui a suivi tout le processus. « On est chanceux de bénéficier de l’aide de généreux donateurs qui nous permettent d’avancer. »

Il y a des « cadres bien précis », dit-il, pour « s’assurer que le donateur n’interfère pas dans les activités qui sont dans la mission de l’Université ». Ainsi, aucun représentant de Familiprix ne siège aux instances qui gèrent cette chaire.

Il ajoute que le créneau de recherche de la chaire a été défini par la Faculté, et non par la compagnie. « On avait [déjà] toute une expertise en pédagogie pour développer les compétences professionnelles en pharmacie », souligne-t-il, y compris un « laboratoire où l’on simule des cas » pour former la relève. Non, assure l’ex-doyen, le matériel lors des simulations ne portera pas le logo de Familiprix.

Quand la compagnie est-elle entrée en scène ? La Faculté est en contact « constant » avec les acteurs du « monde de la pharmacie », précise-t-il, par les stages, la formation continue et la philanthropie. « Familiprix a dit : “Nous, ça nous intéresserait de vous accompagner” et a décidé de faire un don pour nous aider. C’est comme ça que ça s’est passé. »

Pourquoi donner le nom de la compagnie à la chaire alors que d’autres donnent sans que cela se fasse ? « C’est nous qui l’avons proposé, répond M. Lefebvre. Le donateur n’a fait aucune pression de ce côté-là. Au fond, c’est la seule visibilité qu’il va recevoir. »

La présence du secteur privé sur les campus a généré son lot de controverses dans le passé. En 2006, l’Université Laval avait notamment dû rejeter une offre de Sobey’s qui souhaitait construire une épicerie-école.

Depuis, des dizaines de chaires de recherche financées par le privé ont poussé au Québec, telles la Chaire Desjardins en finances responsables (Université de Sherbrooke), la Chaire de journalisme Bell-Globemédia (Laval), la Chaire Power Corporation sur les régimes de retraite et les assurances (HEC) ou encore la Chaire RBC sur la motivation au travail (Concordia).

Selon le président de la Fédération des professeurs, il faut surtout se pencher sur « l’encadrement » de la recherche au sein de ces chaires. Vérification faite pour la Chaire Familiprix, la recherche y est encadrée par une politique « d’acceptation des dons » de l’Université Laval. Cette dernière précise comment l’argent reçu sera placé, notamment, mais stipule aussi que l’Université doit refuser des dons « dont les conditions font en sorte que la personne donatrice conserve un contrôle indu sur l’utilisation et la gestion des sommes données », précise M. Lefebvre.

Mais qu’en est-il de la dynamique une fois que le don est accepté ? Comment la relation entre le mécène et la recherche associée à la chaire est-elle encadrée ? Pour cela, on nous renvoie aux « modalités de gestion du programme ». Le document stipule que la chaire est gérée par un comité formé de professeurs et de dirigeants de l’Université, où un seul siège minoritaire peut être occupé par un « expert dans le domaine » provenant de l’extérieur.

Plus loin, on précise que « les décisions concernant l’utilisation du don » sont de la « compétence exclusive » de l’Université et que les membres du comité doivent « éviter toute situation de conflit d’intérêts ». Or, pour le président de l’Association des professeurs, ce n’est pas suffisant. « Je comprends qu’il y a des politiques, mais ça n’a pas la force d’un règlement », estime Jean Portugais.

La Chaire SNC-Lavalin de Polytechnique garde son nom

En faisant des recherches sur les chaires, Le Devoir a découvert l’existence de la « Chaire Jarislowsky–SNC-Lavalin en gestion des projets internationaux » de l’École polytechnique. Fondée en 2010, cette chaire a « pour mission d’identifier et de développer les meilleures pratiques de planification et de contrôle des projets menés en partie ou en totalité à l’étranger ». À la lumière du scandale sur les pots-de-vin versés par SCN-Lavalin en Libye, la chaire devrait-elle changer de nom ? Pas pour le moment, a répondu la porte-parole de l’établissement. « Plus de 400 diplômés de Polytechnique travaillent actuellement à SNC-Lavalin, qui demeure un partenaire de longue date, tant sur le plan de la recherche que sur celui de la formation », a-t-elle précisé.
5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 janvier 2020 08 h 10

    L'indépendance et l’intégrité de la recherche et le savoir universitaire sont primordiales.

    C'est une très mauvaise nouvelle. Je suis très consternée déjà par le pouvoir démesuré des sociétés dans la politique et maintenant j'apprends, ce matin, que les compagnies s'immiscent dans les universités par le biais de la philanthropie. C'est la commercialisation de chaque aspect de notre vie.
    L'Union des professeurs a raison de s'inquiéter par la privatisation sournoise de nos institutions. C'est pire que le cours ECR qui veut imposer la religion dans le curriculum des écoles publiques et laïques.
    Les compagnies pharmaceutiques ou autres ne font pas de cadeaux aux universités sans avoir un retour pour leur argent. Quand elles financent la recherche, elles le font pour des raisons égoïstes, pas pour la charité. Il faut se méfier de ces mécènes qui achètent le pouvoir politique avec leur philanthropie.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 16 janvier 2020 10 h 54

    « En 2006, l’Université Laval avait rejeté l'offre de Sobey’s de construire une épicerie-école.»



    Vers 1972, on a bien entamé la construction d'une université-discothèque rue St Denis à Montréal.

    On retenait de la description du futur établissement qu'il abriterait un bar, une brasserie et une discothèque, qui pourtant ne manquaient dans le secteur.

  • Patrick Boulanger - Abonné 16 janvier 2020 17 h 57

    Faut-il s'en étonner? Je me rappelle de cette citation de l'ancien recteur de l'UdeM qui m'avait choqué : «Les cerveaux [doivent] correspondre aux besoins des entreprises»

    Il aurait été intéressant que Mme Porter contacte le sociologue Gilles gagné avant d'écrire son artricle. Il en a beaucoup à dire sur le sujet.

  • Patrick Boulanger - Abonné 16 janvier 2020 18 h 44

    Voici un lien pour des vidéos du sociologue Gilles Gagné qui s’intéresse à ce type de rapports entre les entreprises et les universités :

    https://www.parolesdechercheurs.com/gilles-gagne

  • Loyola Leroux - Abonné 17 janvier 2020 10 h 21

    Université et grandes écoles, la confusion des définitions.

    Le camarade Baillargeon, n’ests-il pas un peu responsable de la confusion en refusent de reconnaitre dans son livre ''Je ne suis pas une PME'', la différence entre grandes écoles, qui ont des liens directs avec la monde des affaires et l'université ou la recherche fondamentale, sans but clair, constitue le noyau dur.

    N’est-il pas temps de recommencer à ‘’bien nommer les choses’’. Revenir a ‘’humanités’’ au lieu de ‘’humaines sciences’’, à instituteur au primaire, instructeur de natation, au lieu de professeur, à l’éducation sous la responsabilité des parents et à instruction sous la responsabilité de l’école, à professionnel pour désigner les membres des professions libérales et à syndiqué pour les enseignants, un concierge qui fait bien son travail, ne le fait pas d’une manière professionnelle, bref, arrêter de ‘’vouloir changer la manière de nommer les choses, faute de pouvoir changer les choses’’, comme le disait si bien Karl Marx,