Des parrains s’arrachent les places pour «leurs» réfugiés

Manon Leroux tient une photo sur laquelle on la voit avec Bidaa et sa fille Meral, 6 ans, une famille de réfugiés qu'elle a parrainée. Mme Leroux s’apprête à déposer une autre demande de parrainage pour des réfugiés syriens.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Manon Leroux tient une photo sur laquelle on la voit avec Bidaa et sa fille Meral, 6 ans, une famille de réfugiés qu'elle a parrainée. Mme Leroux s’apprête à déposer une autre demande de parrainage pour des réfugiés syriens.

À quelques jours de la réouverture du programme de parrainage collectif, des Québécois s’apprêtant à déposer des dossiers pour parrainer des réfugiés craignent une cohue bien pire que la précédente devant les bureaux du ministère québécois de l’Immigration.

Alors qu’il n’y a toujours que très peu de places, ils seront nombreux cette fin de semaine à camper dehors en plein hiver pour espérer être parmi les premiers à pouvoir déposer leurs dossiers de parrainage dès l’ouverture lundi matin des bureaux montréalais.

À cela s’ajoute un fardeau financier pour les parrains qui, pour respecter l’exigence du ministère, doivent faire livrer leurs dossiers par des messagers qui demandent désormais jusqu’à 450 $ la course.

« Je pensais arriver dimanche en soirée et passer la nuit dehors devant les bureaux du ministère, mais j’ai dû revoir complètement mon plan de match », a déclaré Manon Leroux, qui a mis beaucoup d’énergie à préparer sa demande pour parrainer des réfugiés syriens. Sylvain Thibault et ses amis ne prendront aucun risque : ils arriveront dès samedi et ont même loué une camionnette pour faire la file à tour de rôle. Ils sont prêts à tout pour déposer leurs quatre dossiers de parrainage visant un père de famille congolais et ses sept enfants et deux orphelins dont il prend soin. « On a cherché à louer un Winnebago mais, finalement, on a trouvé une camionnette qu’on va stationner pas loin pour se réchauffer », a dit M. Thibault, qui s’occupait, jusqu’à tout récemment, du parrainage privé au sein de la Table de concertation des organismes au service des réfugiés et des immigrants (TCRI).

Victime de son succès — des milliers de demandes pour parrainer des Syriens avaient été déposées au Québec en 2016 et en 2017 —, le programme de parrainage collectif avait été suspendu 18 mois, avant de redémarrer en septembre 2018, limitant cette fois les demandes à 750, dont 300 étaient réservées aux organismes en région et à peine 100 à des particuliers parrainant des groupes de « deux à cinq personnes physiques ».

Des messagers à 450 $

Lors du dernier appel d’offres en 2018, Catherine Bellazzi avait passé la nuit sur une chaise devant le ministère de l’Immigration pour déposer sa demande de parrainage. Elle se rappelle avoir payé 85 $ le messager qui était venu la relayer vers 7 h du matin pour déposer sa demande comme l’exigeait le ministère.

Cette fois, certaines compagnies de messagers refusent carrément de se livrer à ce manège, tandis que d’autres exigent jusqu’à cinq fois le prix pour passer la nuit à attendre. « J’ai appelé un coursier pour qu’il vienne prendre ma place dans la file le matin du dépôt. Il m’a demandé 450 $. J’ai un ami consultant en immigration qui doit payer 3500 $ en frais de coursier », a raconté Sylvain Thibault, qui dénonce la méthode adoptée par le ministère. « C’est ridicule ! Entre moi qui dépose un dossier ou un coursier, je ne vois pas la différence. C’est du gaspillage qui fait qu’on aura moins de sous à consacrer à nos réfugiés. Et évidemment, les coursiers font de l’argent sur notre dos. Aller porter une lettre, ça ne coûte pas 450 $. »

Responsable des parrainages collectifs à la TCRI, Neal Santamaria craint que cette façon de procéder imposée par le ministère ne conduise à des abus. « Limiter à 100 les dossiers acceptés, alors qu’au moins dix fois plus de gens veulent parrainer, ouvre la porte à des personnes mal intentionnées qui demanderont beaucoup d’argent aux parrains pour garantir la livraison. »

Interrogé par Le Devoir, le ministère de l’Immigration a dit avoir mis en place ce système « par souci d’équité », pour ne pas désavantager les personnes ou les organismes situés en région. Sans donner de détails, il dit avoir pris les mesures nécessaires pour que le processus de réception « soit plus fluide que l’an dernier ».

On dirait que le gouvernement ne comprend pas ce que ça représente, le parrainage privé, et à quel point c’est la meilleure façon d’intégrer des gens

Un dépôt stressant

Manon Leroux, qui a déjà parrainé avec succès Bidaa et Mahmoud, un couple de Syriens arrivé au Québec avec sa fillette en 2018, tentera cette fois de parrainer la mère de Bidaa et son frère ainsi que ses deux soeurs. Celle qui a créé un groupe Facebook pour que les familles parrainant des réfugiés syriens puissent s’entraider déplore tout le stress et le climat de compétition qui règne désormais. « Se retrouver une centaine dans la rue à jouer du coude pour pouvoir déposer notre dossier, ça crée une compétition qui est contraire au geste qu’on pose, dit-elle. C’est presque devenu une question de vie ou de mort que de réussir à déposer un dossier. Il n’y a malheureusement pas de solidarité possible. »

Pour Neal Santamaria, le problème réside dans le seuil « ridiculement bas » de dossiers acceptés, qui crée une pression sur les parrains sur qui repose la responsabilité de faire venir des familles « extrêmement vulnérables ». Selon lui, le ministère n’a pas apporté sa contribution. « Ça fait au moins deux mois que j’appelle au ministère presque toutes les semaines pour leur demander de se préparer à ce qui s’en vient, a-t-il dit. Ç’aurait été tellement plus simple d’ouvrir les locaux du MIFI pendant la fin de semaine ou de faire une entrée par ordre alphabétique. »

Manon Leroux trouve « absurde » et « triste » que le programme de parrainage collectif, l’un des plus admirés dans le monde, soit désormais aussi restrictif. « On dirait que le gouvernement ne comprend pas ce que ça représente, le parrainage privé, et à quel point c’est la meilleure façon d’intégrer des gens », dit-elle, en vantant les mérites de la réunification familiale qu’elle réalise à travers son deuxième parrainage. « Je vois à quel point la capacité d’intégration et la qualité de vie ici de Beida et Mahmoud dépendent de ce qui va arriver à leur famille, qui, elle, vit des difficultés à l’étranger. »

Le ministère a dit accepter un peu plus de 750 demandes, au cas où certaines seraient refusées ou jugées irrecevables. Mais il a confirmé au Devoir que le plafond de 750 demandes n’a pas été atteint pour la période du 17 septembre 2018 au 1er février 2019, 670 demandes seulement ayant été reçues.

Le ministre de l’Immigration, Simon Jolin-Barrette, n’entend pas revoir à la hausse les quotas. L’imposition d’un plafond annuel est nécessaire compte tenu du grand inventaire de dossiers en traitement au niveau fédéral, a indiqué son cabinet.


 
3 commentaires
  • Maurício Pupo - Inscrit 15 janvier 2020 11 h 27

    Racisme

    Racisme. Il n´y a aucune autre raison pour ce traitement absurde dispensé à la population québecoise, aussi que le manque de respect pour sa liberté individuel et légal de parrainer. C´est un gouvernement fasciste, élu avec des offenses contre les immigrants.

  • David Jalbert - Abonné 15 janvier 2020 13 h 27

    Ceci explique cela

    Et ensuite, on se demande comment ceci explique cela: https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/570867/la-rarete-du-logement-a-montreal-s-aggrave

  • David Jalbert - Abonné 15 janvier 2020 13 h 49

    Ceci expliquant cela(bis)

    "L’organisme propose différents facteurs pour expliquer une baisse encore marquée du nombre de logements disponibles à Montréal. D’abord, la métropole accueille toujours un nombre croissant d’immigrants, notamment de résidents non permanents — ce qui comprend des étudiants et des travailleurs temporaires étrangers.

    « L’arrivée d’un nombre plus élevé de demandeurs d’asile sur le territoire montréalais au cours des derniers trimestres a aussi sans doute contribué à soutenir la demande », écrit la SCHL dans son rapport."

    https://www.ledevoir.com/societe/transports-urbanisme/570867/la-rarete-du-logement-a-montreal-s-aggrave

    Si l'objectif d'offir l'asile à des personnes dont la vie est difficile à l'étranger est louable, il faudra néanmoins loger ses gens, en plus des gens qui sont déjà ici.

    À ceux toujours si prompts à crier au racisme, je pose la question: êtes-vous prêts à construire vous-même ou à financer la construction de nouveaux logements pour accueillir ce surplus d'habitants?

    À quoi sert-il de recevoir de nouveaux habitants si c'est pour aggraver les difficultés pour tous de se trouver un logement convenable?