Quand la philanthropie fait front commun

La philanthropie a permis de récolter 350 millions de dollars américains pour la ville de Detroit.
Photo: Aless MC La philanthropie a permis de récolter 350 millions de dollars américains pour la ville de Detroit.

Le 13 juillet 2013, à 16 h 06, la ville de Detroit a déclaré faillite. Les dettes de l’ex-égérie de l’Amérique industrielle s’élevaient à 18,5 milliards de dollars américains. Il lui restait à peine de quoi tenir huit semaines. Seize mois plus tard, le tribunal de la faillite du district Est du Michigan approuve le plan de redressement. Ce sauvetage est le fruit d’une idée audacieuse : convaincre une dizaine de fondations philanthropiques de collaborer. Ce secteur, comme plusieurs autres, travaille en vase clos. Chaque organisme a sa cause et ses méthodes. Et puis, il y a les ego. Mais le juge Gerald Rosen, le médiateur responsable de ce dossier, devait tenter le coup. L’État du Michigan, le bailleur de fonds naturel, a refusé de donner les premiers dollars. « En sortant du bureau du gouverneur, je suis tombée par hasard sur Mariam Noland, la présidente de la Community Foundation for Southeast Michigan. « Comment vas-tu ? » « Pas très bien. » Je lui raconte le refus du gouverneur et lui demande si le monde philanthropique pourrait contribuer [au sauvetage de la ville]. »

Cette rencontre fortuite a engendré une vaste opération qui a permis au juge Rosen et à son équipe de médiateurs, appuyés par Mariam Noland, qui compte plus de 30 ans d’expérience en philanthropie, d’amasser 350 millions de dollars auprès d’une dizaine de fondations. Cela a convaincu l’État du Michigan de revenir sur sa décision et de s’engager financièrement pour la même somme. D’autres versements ont suivi et on a pu restructurer les dettes de Detroit pour que la vie reprenne. Depuis deux ans, l’hémorragie des citoyens et des entreprises a été jugulée, et on assiste à des retours au bercail.

Le juge Rosen et Mariam Noland seront à Montréal le 20 janvier (en compagnie de Rip Rapson, de la Kresge Foundation), pour la conférence « Philanthropie et sphère publique » — organisée par Esplanade et la Fondation J. A. Bombardier. Le Devoir a recueilli leur histoire en amont de l’événement.

Financer une bonne histoire

Le coup de maître de ce sauvetage n’a pas été de structurer un règlement financier, mais bien de structurer l’histoire qui a permis d’obtenir un règlement financier. « À la cour, on apprend à raconter un bon récit, confie le juge. Il faut trouver le fil conducteur, auquel le jury pourra s’identifier et accorder foi. » Le 5 novembre 2013, à 16 h, les directeurs des plus grandes fondations américaines, et les présidents de leur conseil, sont réunis à Detroit pour une rencontre qui doit durer une heure trente. Habile, le médiateur demande à chacun de présenter son organisme et sa mission. Puis, il construit son récit autour de leurs préoccupations : « Je note trois missions récurrentes dans vos propos : la préservation de la culture, les besoins humains et la revitalisation des villes. Detroit cumule les trois. Notre musée, le Detroit Art Institute (DAI), abrite une des collections les plus reconnues au monde. C’est notre seul actif, et on fait pression pour le vendre afin de rembourser nos dettes. Cela équivaut à faire exploser une bombe en plein coeur de la ville, car cette institution attire cinq millions de visiteurs par année. Et puis, la faillite met la retraite de milliers de pensionnés en péril. Et l’exode de nos citoyens et de nos entreprises doit être stoppé. Quelqu’un doit amorcer le mouvement. Aucune fondation n’a les moyens de le faire seule, mais ensemble vous avez ce pouvoir. »

La rencontre dure quatre heures. Un mois plus tard, le 9 décembre, Darren Walker, p.-d.g. de la puissante Ford Foundation de New York, informe le juge Rosen que son conseil d’administration a consenti au plus important don de son histoire : il accorde 125 millions de dollars à la Ville de Detroit. La fondation Kresge et la fondation Kellogg accordent 100 millions de dollars américains chacune. L’heure est venue d’enclencher la deuxième phase du sauvetage : retourner voir le gouverneur du Michigan. « Nous avons amassé 350 millions de dollars américains de fondations, dont certaines ne se trouvent même pas à Detroit. L’État du Michigan ne peut plus dire que le sauvetage de Detroit ne le concerne pas. »

350 millions
C’est, en dollars américains, la somme récoltée pour Detroit auprès de fondations philanthropiques

Pourquoi ces fondations ont-elles accepté de « sauver » une ville alors que ce n’est pas la mission dont elles sont chargées et dont elles doivent rendre compte à leur conseil d’administration ? Mariam Noland avance deux explications. « D’abord, le juge Rosen et son équipe ont su rappeler la finalité de la philanthropie. Si nous jouissons de crédits d’impôt, c’est pour améliorer le sort de l’humanité. On a beau avoir comme mission la santé, l’éducation ou les arts, aucune d’entre elles ne peut s’accomplir si la communauté s’éteint. » Et puis, aux convictions on a ajouté l’organisation. « Un tel partenariat exige un processus : nous nous sommes entendus sur la façon dont les décisions seraient prises ainsi que nos buts individuels et collectifs — on ne peut pas avoir que des buts individuels — ainsi que les résultats attendus. Cette clarté de nos intentions et de nos attentes nous force à être honnêtes et à le demeurer tout au long du partenariat. » Et pour encadrer ce processus, on a créé la « Fondation for Detroit Future », qui gère les dons et rend compte de leur utilisation. Les fondations qui ont contribué au sauvetage de Detroit recevront des rapports de la performance de la Ville pour les quinze prochaines années.

Un cas unique ?

Le cas de Detroit est-il unique ? Peut-on répéter de telles collaborations dans le secteur philanthropique ? « C’est possible lorsque la collaboration s’articule autour d’un projet précis », répond Mariam Noland. Il peut s’agir d’une crise, comme celle des opiacées qui a mené au Michigan Opioid Partnership, ou d’un enjeu à plus long terme, comme la transition économique, qui a suscité la « New Economy Initiative », qui vise la diversification de l’économie du Michigan.

Au Québec, on peut citer le cas de la garantie solidaire, un outil pour pallier le manque de financement de l’économie sociale, fruit de la collaboration des fondations Saputo et McConnell et de la Caisse d’économie solidaire Desjardins. On peut aussi mentionner le Programme d’impact collectif (PIC), où de grandes fondations se sont engagées auprès de Centraide du Grand Montréal à investir 23 millions de dollars sur cinq ans dans 17 quartiers de l’île de Montréal. « Les fondations continueront de mener la majorité de leurs projets seules, résume Mariam Noland. Mais la complexité des problèmes sociétaux à résoudre exige que nous ayons la sagesse, ou l’opportunisme, de savoir quand collaborer. » Elle ajoute toutefois cette mise en garde : « La mise en commun des ressources des fondations est une solution à développer. Mais l’État ne doit pas se méprendre : la philanthropie n’a pas pour mission de le remplacer. »