La mobilisation des Françaises contre les féminicides

Les militantes collent frénétiquement leurs messages chocs sur les murs. Leur objectif: braquer les projecteurs sur les femmes tuées par leur conjoint, leur ex-conjoint ou un prétendant.
Photo: Miriane Demers-Lemay Les militantes collent frénétiquement leurs messages chocs sur les murs. Leur objectif: braquer les projecteurs sur les femmes tuées par leur conjoint, leur ex-conjoint ou un prétendant.

Une femme plaque des feuilles de papier sur le mur, une deuxième applique une épaisse couche de colle, une troisième repasse sur le tout avec un pinceau. Des mots, puis des phrases se forment sur les murs de Paris.

« Plus écoutées mortes que vivantes » ; « Elle le quitte, il la tue » ; « Des réformes avant qu’on soit mortes » ; « Aurore, 34 ans, étranglée par son conjoint, 130e féminicide ».

« Est-ce une voiture de police ? » demande une jeune femme en écoutant attentivement les bruits de la ville. Fausse alerte. Les militantes continuent de coller frénétiquement leurs messages chocs sur les murs en cette nuit pluvieuse de décembre. Leur objectif : braquer les projecteurs sur les femmes tuées par leur conjoint, leur ex-conjoint ou un prétendant. En 2019, au moins 149 Françaises ont été tuées par un proche, selon le collectif Féminicides par compagnon ou ex.

« Avec les collages, en allant directement dans la rue, dans le quotidien des gens, ça permet de sensibiliser tout le monde, même les gens qui n’ont pas envie de voir cette réalité », explique Camille Lextray, une étudiante en communications de 23 ans qui fait partie des quelque 500 « colleuses » de Paris. « De se dire, l’État ne fait rien, la police ne fait rien, la justice ne fait rien… Nous, on va être le relais pour la parole des victimes et on va porter leurs voix pour que ces morts s’arrêtent. »

Les centaines de « colleuses » françaises ne sont pas les seules à porter leur colère dans l’espace public. En octobre, des militantes Femen maquillées en mortes-vivantes ont défilé pour dénoncer les féminicides. Entre 50 000 et 100 000 personnes ont envahi les rues de Paris le 23 novembre pour dire stop aux féminicides. Quelques jours plus tard, une centaine de femmes ont participé, face à la tour Eiffel, à un flash mob mondial pour dénoncer les violences faites aux femmes.

Les féminicides se sont aussi taillé une place dans les médias français en 2019, notamment grâce aux publications du collectif Féminicides par compagnon ou ex, qui publie les circonstances de la mort de toute nouvelle victime sur Facebook et qui a gagné en visibilité avec le mouvement #NousToutes.

Photo: Miriane Demers-Lemay

« Avant, le gouvernement publiait un chiffre tous les six mois, et on n’en parlait qu’une fois ou deux pendant l’année », observe l’une des quatre membres du collectif ayant demandé l’anonymat pour raison de sécurité, le collectif ayant déjà reçu des menaces. « On voulait sensibiliser l’opinion, montrer qu’en France, on est moins en sécurité dans les maisons que dans la rue. »

« Aujourd’hui, on a la chance d’avoir l’association #NousToutes », renchérit Lucien Douib. « Ça fait en sorte que les gens prennent conscience de ce fléau, et se disent : encore une, encore une. » L’une de ces victimes était sa propre fille, Julie. Julie avait déménagé en Corse pour fuir son ex-conjoint, duquel elle avait reçu des menaces de mort. Elle avait porté plainte à plusieurs reprises à la police, mais ses plaintes ont été classées sans suite. Le 3 mars 2019, elle a été assassinée à l’âge de 34 ans, laissant ses deux jeunes enfants orphelins de mère.

« Ils n’ont pas pris au sérieux les menaces de mort. Deux jours avant sa mort, elle a dit : “Faudra-t-il que je sois morte pour qu’ils réagissent ?” » dit le père en deuil qui s’investit, depuis, dans la lutte contre les féminicides.

« On se pose des questions : si on l’avait écoutée, est-ce qu’elle serait encore là ? » se demande Lucien Douib, en colère contre le meurtrier de sa fille, mais aussi contre les autorités qui n’ont pas su la protéger.

« Mon souhait, c’est que toutes les femmes aillent dans un commissariat, soient entendues et protégées, et que toutes les femmes qui sont victimes aient la force d’insister, de porter plainte, de ne pas avoir honte », dit-il. « Qu’elles prennent la force de le crier. »

Changements demandés

Culture patriarcale et banalisation des violences sexuelles, manque de places d’hébergement, manque d’éducation, manque de suivi des plaintes et impunité des agresseurs : les militantes montrent du doigt une panoplie de problématiques ayant un rôle à jouer dans les violences à l’égard des femmes.

Devant le mécontentement populaire, le gouvernement a d’ailleurs déclenché un Grenelle des violences conjugales — des consultations de près de trois mois avec des associations, des experts et des professionnels. Une série de mesures ont été promises, comme la création de 1000 places d’hébergement d’urgence, l’élargissement des plages horaires pour un numéro d’appel d’urgence et le suivi psychologique des auteurs de violences.

Mais ces mesures sont insuffisantes selon plusieurs militantes. Dans les médias, Caroline de Haas, une figure de proue du mouvement féministe en France, a souligné l’absence d’augmentation significative d’investissements publics et l’absence de mesures pour prévenir les violences en amont.

« Le Grenelle, pour nous, c’est de la com’, du tape-à-l’œil, c’est de renforcer un système qui existait déjà », juge sans détour la membre du collectif Féminicides par compagnon ou ex.

Selon Frédérique Martz, directrice générale de Women Safe – Institut en santé génésique, l’approche complète pour lutter contre ces violences doit être repensée.

Cette dernière évoque l’organisation en vase clos des systèmes médicaux, sociaux et judiciaires, ainsi que l’esprit de concurrence existant entre les diverses organisations d’aide aux victimes en raison du manque de fonds disponibles. « C’est une culture à instaurer, la culture du “travailler-ensemble” », croit-elle.

Si les actions politiques déçoivent certaines personnes, les Françaises s’éveillent. Et elles rugissent. « On ne peut pas traiter le problème si on ne le connaît pas. On est dans la phase de la prise de conscience », estime la membre anonyme de Féminicides par compagnon ou ex. « Et après, il va falloir agir. »