Commission Laurent: prévenir coûterait moins cher que guérir

Des témoins ont fait valoir l’importance d’aider les jeunes à poursuivre leurs études.
Photo: David Afriat Le Devoir Des témoins ont fait valoir l’importance d’aider les jeunes à poursuivre leurs études.

Au moins 4 milliards : c’est le coût des effets de la maltraitance des enfants au Québec avancé par Marie-Hélène Gagné, vice-doyenne à la recherche de l’École de psychologie de l’Université Laval. À l’occasion de son témoignage entendu par la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Mme Gagné a fait valoir que « derrière ce chiffre, bien sûr, il y a la souffrance », laissant entendre que cela ne peut pas être chiffré.

Continuer de ne pas en faire assez du côté de la prévention pour se sortir de cette spirale coûte une fortune au Québec, affirme-t-elle. Et « si on pense qu’on peut faire quelque chose d’efficace [pour nos enfants] sans investir d’argent », passons à autre chose, dit-elle, en soulignant qu’une volonté d’investir dans les services fait cruellement défaut depuis plusieurs années.

Pour en sortir, il faut renforcer, dit la vice-doyenne, les soutiens financiers aux familles, par exemple du côté de l’aide sociale, du logement, sans oublier des mesures fiscales appropriées. Mme Gagné considère en outre qu’il importe de voir à offrir des services de garde et des programmes d’éducation préscolaire de qualité, en s’assurant que ces services sont disponibles pour tous, puisqu’ils constituent un maillon de prévention important.

Titulaire d’une chaire de recherche vouée à l’évaluation des actions publiques à l’égard des jeunes et des populations vulnérables (CREVAJ), Martin Goyette évoque pour sa part, devant la commission présidée par Régine Laurent, la nécessité d’envisager le développement des enfants dans de plus petites structures, plus à même d’avoir des effets positifs sur des enfants qui ont été malmenés.

Pour une éducation gratuite

Une des façons de changer la donne pour ces jeunes institutionnalisés, indique Martin Goyette en entrevue au Devoir, serait de leur offrir un meilleur soutien financier aux études, voire d’abolir les droits de scolarité, dans leur intérêt comme dans celui de toute la société.

Ces jeunes sont « confrontés au fait qu’ils n’auront pas d’argent de leur milieu familial » pour étudier. Or « chaque année de maintien aux études conduit pour eux à des gains de 8 % », dit le professeur Goyette. « Le soutien financier aux études est un élément clé pour la poursuite des études, sans négliger les autres aspects », dont un logement accessible.

Nadia Desbiens, professeure en psychopédagogie et en andragogie de l’Université de Montréal, affirme que « l’école est la meilleure chance que ces enfants peuvent avoir ». Pourtant, on se préoccupe peu de leur éducation. Sa collègue Élodie Marion en veut pour preuve des entretiens qu’elle a conduits où on lui a répété, au sujet de ces enfants institutionnalisés, que « l’éducation pour eux était secondaire ». À l’école, les spécialistes consacrent l’essentiel de leur temps à l’évaluation des enfants, tandis que « les enseignants ne reçoivent pas d’aide » ou presque de ces mêmes professionnels, puisque ceux-ci ne sont pas assez nombreux pour répondre aux besoins, explique Mme Marion en entrevue au Devoir.

Varda Mann-Feder, professeure à l’Université Concordia, spécialiste du système d’institutionnalisation des jeunes, a souligné qu’en Amérique du Nord, le Québec est un des endroits où l’on confie le plus d’enfants aux services sociaux. Mais c’est aussi un des endroits où on offre le moins de services de soutien à ces mêmes jeunes au moment où ils parviennent à l’âge adulte. Dans plusieurs autres structures étatiques, a-t-elle noté, le soutien se maintient au-delà de 18 ans, parfois au-delà de 25 ans, ce qui tend à réduire les problèmes sociaux.

À l’école, les jeunes dans des situations de placement se trouvent largement défavorisés en société, soutient Martin Goyette, de l’ENAP. Alors que 72 % des jeunes sont en âge d’être en cinquième secondaire dans la société, ce sont seulement 17 % qui sont pris en charge par les services sociaux qui s’y trouvent effectivement.

Depuis 2015, regrette la vice-doyenne Marie-Hélène Gagné, on a supprimé du Programme national de santé publique québécois la référence à la nécessité de réduire « l’incidence des abus, violences et négligences envers les enfants, accompagnée de cibles précises ».

Professeure à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval, Marie-Christine St-Jacques a livré une analyse dévastatrice quant au manque de formation spécialisée au Québec en matière de maltraitance. « On n’a pas réussi à entrer ça dans les programmes universitaires », dit-elle.

Au lieu de continuer à dépenser des fortunes pour assumer les effets consécutifs à cette mauvaise gestion de la maltraitance au Québec, la vice-doyenne Marie-Hélène Gagné a suggéré de vite investir dans le système québécois afin de se doter de moyens de renverser la vapeur.