Bémols sur la réalité des fugueuses

Ludivine Redding dans le rôle de Fanny lors de la première saison de «Fugueuse».
Photo: Maude Arsenault Ludivine Redding dans le rôle de Fanny lors de la première saison de «Fugueuse».

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse reprend ses travaux en 2020 en même temps que la série télé Fugueuse entame sa deuxième saison. Comment envisage-t-on la réalité des fugues dans les centres jeunesses? Au-delà de la fiction, les perspectives sont peut-être à revoir, disent des experts.

La télésérie Fugueuse, dont la seconde saison vient de débuter à l’antenne de TVA, offrait dans sa première incarnation, à l’hiver 2018, un écho sous forme de divertissement aux préoccupations de société des dernières années : la fugue des jeunes filles.

De cette série, les chroniqueurs spécialisés tissaient des ponts avec la réalité avant même sa diffusion. Par exemple le chroniqueur Richard Therrien écrivait ainsi, en décembre 2017, que la série « illustre bien comment tout peut basculer du jour au lendemain pour une adolescente au portrait familial presque parfait ». « Pas besoin, ajoutait-il, de vivre une situation familiale difficile pour être attiré par ce que font miroiter les prédateurs aux victimes. »

La série, soutient la professeure en travail social de l’UQAM Jade Bourdages, est pour beaucoup calquée sur le schéma explicatif de la prostitution juvénile produit par les services policiers. Pourquoi d’une part, se demande-t-elle, cette panique morale au sujet des jeunes filles et, d’autre part, le silence au sujet des jeunes garçons dans la même situation ? La question du genre est très liée à la perception que nous avons de la fugue, souligne-t-elle. « La question du contrôle social est différente selon le genre. »

En 2016, l’opinion publique avait été remuée par la diffusion d’informations voulant que des fugues répétées s’étaient produites dans un Centre jeunesse de Laval. Les médias s’étaient emballés devant les menaces qui planaient sur ces jeunes filles. Pourtant, entre les statistiques des années 2012-2013 et 2015-2016, les chiffres avaient peu bougé et les garçons restaient légèrement surreprésentés dans les épisodes de fugue.

Selon la professeure Bourdages, les chiffres étaient en fait très stables et ne témoignaient en aucune manière d’une véritable crise. Sans compter, insiste-t-elle, que ces chiffres apparaissent « difficiles à interpréter, car ils sont produits à partir de la définition de la fugue tirée du cadre normatif du ministère de la Santé et des Services sociaux de 2010, une définition qui ne prend pas en compte le facteur de durée de la fugue » et qui permet, par conséquent, « de gonfler les chiffres alarmants en compilant indistinctement les sorties non autorisées entre 2, 24, 48, voire 72 heures et plus. »

À l’ombre des jeunes filles

Il convient de « dédramatiser un peu la panique morale qui se joue toujours autour de cette question » qui impose une vision sociale sur les jeunes filles, soutient la professeure Bourdages. Toutes les fugues ne conduisent pas à la prostitution ou aux gangs de rue. Elles témoignent par ailleurs de problèmes préalables.

Dans l’expérience de sa pratique auprès de jeunes en difficultés, la psychologue Louisiane Gagné rappelle que « s’adonnaient à la prostitution des adolescentes qui avaient été prématurément exposées à la sexualité, très généralement abusées sexuellement durant l’enfance ». Chez les garçons, ceux qui se retrouvaient dans des situations semblables « étaient d’abord des délinquants, qui souvent commettaient des larcins chez leurs séducteurs après coup. Ils ne se définissaient jamais comme homosexuels, et se donnaient comme preuve l’acte délinquant. »

Pour Michel Dorais, sociologue de la sexualité et professeur à l’Université Laval, « le poids social est déplacé sans cesse vers les jeunes filles » quand on parle de fugues, ce dont témoigne précisément la série Fugueuse. « À quand une série sur les clients de la prostitution ? » se demande-t-il.

À son sens, on ramène abusivement les dimensions d’un vrai problème collectif à celui du comportement des individus. « On se dit : cette fille est fragile, elle est sous influence. Elle n’aurait pas dû tomber dans ce piège. Mais le piège, ce n’est tout de même pas elle qui l’a construit ! »

Dans des cas semblables, explique Michel Dorais, on est toujours plus porté à blâmer les femmes que les hommes. « Il y a un enjeu féministe là-dedans ! Le mouvement #MeToo indique qu’il faut changer l’angle des projecteurs », rappelle le professeur Dorais, auteur en 2006, avec Patrice Corriveau, de Jeunes filles sous influence : prostitution juvénile et gangs de rue. Il faut regarder ceux qui profitent de ces jeunes filles et qui pour l’instant continuent de demeurer dans l’ombre, hors des regards.

Les jeunes filles se retrouvent dopées par un modèle social qui ne cesse de leur rappeler que l’amour implique un sacrifice, soutient Michel Dorais, en évoquant des cas de prostitution liés à la fugue. « Elles se sacrifient par amour. Elles font, pour cette raison, ce qu’on leur demande de faire. Au fond, c’est le triste sort qu’on réserve aux femmes, de façon générale. » Autrement dit, explique-t-il, « ces filles sont des victimes de quelque chose qui les dépasse » alors qu’on ne cesse de tout ramener à elles.

En collant le nez sur la responsabilité individuelle, en disant que Fanny, la jeune fille en fuite de la série télé, aurait dû faire ceci plutôt que cela, on oublie de dégager des constats sur les structures qui conditionnent ces comportements. « Une fille se trouve au milieu d’un jeu de pin-ball. On regarde si elle ne va pas tomber, comme on regarde la boule du jeu qui ne cesse de se faire secouer. Mais il faut plutôt se demander pourquoi elle est prise dans ce jeu ! Qui a fabriqué ce cadre et comment ? »

En mars 2018, la ministre déléguée à la Protection de la jeunesse de l’époque, Lucie Charlebois, avait annoncé l’ajout de 63 nouveaux intervenants en supervision clinique et de 17 agents de liaison pour répondre à ce qui était alors présenté comme les suites d’une crise publique en matière de fugues. Les audiences de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, qui reprend ses travaux ce mercredi à Montréal, ont révélé jusqu’ici que le manque de personnel et d’approches adaptées aux besoins de jeunes en difficultés fait toujours défaut.

Michel Dorais rappelle que la série Fugueuse n’est évidemment pas construite pour exposer un problème de société, ni en prévenir les dérives. « Je ne crois pas que la mission de TVA soit de faire de la sensibilisation. Il s’agit d’un divertissement. Tant mieux si ça divertit. Je ne dis pas que c’est mal fait. » Mais, comme toute oeuvre lancée dans l’arène publique, cette série contribue, dit-il, à construire nos perceptions du réel. « On ne parle pas, dans une série comme celle-là, de la façon dont les filles sont conditionnées par toute la société à faire ce que les garçons ne font pas ». Et ainsi les choses continuent comme elles vont, déplore-t-il.