Agressions sexuelles: la déflagration Weinstein

Harvey Weinstein à sa sortie du tribunal, à New York, en décembre dernier
Photo: Mark Lennihan Associated Press Harvey Weinstein à sa sortie du tribunal, à New York, en décembre dernier

La décennie 2020 commence dans la foulée de la précédente : autour du mouvement #MeToo et de Harvey Weinstein. Le producteur déchu subira à compter de lundi un — très attendu — procès criminel pour viol et agression sexuelle. Retour sur une déflagration inédite qui a eu des répercussions (presque) partout dans le monde.

La date du 5 octobre 2017 marque désormais un avant et un après. Ce jour-là, ce n’est pas seulement l’un des producteurs les plus puissants d’Hollywood qui tombe grâce à une enquête-choc du New York Times, c’est tout un système.

Il fallait une bombe pour faire éclater l’omerta qui protégeait les agresseurs et les harceleurs sexuels, et l’article de Jodi Kantor et Megan Twohey en est assurément une. Chaque paragraphe du texte est explosif.

Dans celui-ci, de nombreuses femmes accusent Weinstein de harcèlement sexuel, dont la comédienne Ashley Judd. Des documents juridiques, des courriels et des notes accablent Weinstein. On apprend notamment qu’au fil des ans, le producteur a réglé huit litiges basés sur des accusations semblables en concluant des accords financiers de gré à gré (entre autres avec l’actrice Rose McGowan).

Les agissements de Weinstein étaient visiblement connus d’à peu près tout le milieu du cinéma. Mais son pouvoir et son influence — et aussi cette culture du silence — lui avaient permis d’agir en toute impunité. Tout cela s’écroule en une semaine.

Trois jours après l’article du Times, Harvey Weinstein est lâché par la Weinstein Company, dont il détient 42 % des parts avec son frère Bob. Le 10 octobre, le journaliste Ronan Farrow fait exploser une deuxième charge avec la publication, dans le magazine New Yorker, de sa propre enquête de près de dix mois. Treize victimes de Weinstein témoignent, détaillent, accusent. Trois disent avoir été violées par le producteur.

Quand Weinstein est arrivé, ça a été comme une allumette frottée dans un milieu saturé en matière inflammable.

 

Le même jour, dans le New York Times, Kantor et Twohey dévoilent la seconde partie de leur enquête : les actrices vedettes Gwyneth Paltrow, Angelina Jolie et Rosanna Arquette racontent toutes les « assauts » de Weinstein dont elles ont été victimes. À la fin de la journée, l’épouse de Harvey Weinstein exige le divorce.

Les témoignages arrivent de partout, dévoilant un modus operandi où Weinstein conditionnait l’avancement des carrières des femmes qu’il rencontrait à l’obtention de faveurs sexuelles forcées. Le dernier décompte indique que plus de 80 femmes ont dénoncé des agressions de la part du producteur, cela sur une période couvrant trois décennies.

« Le cas Weinstein est sans précédent par son ampleur : le nombre de victimes, la stature de l’individu, son pouvoir, le fait que ça se passe à Hollywood… », estime la sociologue Sandrine Ricci, ex-coordonnatrice du Réseau québécois en études féministes. « Plusieurs éléments ont fait en sorte que ça explose aussi fort. »

Sur le front juridique, Weinstein fait face à des poursuites au civil (il a conclu en décembre un accord avec deux douzaines d’accusatrices, qui se diviseront 25 millions de dollars si le règlement global est approuvé par un juge) et au criminel. Le procès qui s’ouvre lundi à New York concerne des accusations de viol contre une femme (pour un événement remontant à 2013) et d’agression sexuelle contre une autre femme, en 2006. Weinstein a plaidé non coupable.

Il n’est pas exclu que d’autres accusations suivent. À Los Angeles, les procureurs ont annoncé avant Noël qu’ils examinent actuellement huit dossiers dans lesquels l’ex-magnat du cinéma est visé par des allégations d’agressions sexuelles.

Changement de paradigme

Par la notoriété des gens impliqués, par la nature des agissements, l’affaire Weinstein était destinée à marquer l’histoire. Mais son empreinte tient autant de ce qu’elle a provoqué dans la foulée : un mouvement de dénonciations mondial, toujours vivant deux ans plus tard.

Le mot-clic #MeToo (#MoiAussi en français) existait depuis 2006, mais c’est immédiatement après les révélations sur Weinstein qu’il est devenu viral. Il a permis d’unir les voix de victimes qui étaient jusque-là demeurées muettes, ou qui n’avaient pas été entendues.

Les projecteurs se sont ainsi braqués sur des dizaines d’autres têtes d’affiche : l’acteur Kevin Spacey, le chef d’orchestre Charles Dutoit et l’humoriste Louis C.K. ont tous été ciblés par différentes allégations de harcèlement sexuel.

En remettant aux trois journalistes ayant révélé l’affaire Weinstein un prix Pulitzer en 2018, le jury soulignait que leur journalisme a permis d’« exposer de puissants prédateurs sexuels ». Mais au-delà de cela, leur enquête — et, plus largement, le mouvement #MeToo — a forcé le monde entier à reconsidérer la manière dont on traite les violences sexuelles faites aux femmes, ajoutait-on. Ce fut, en ce sens, un véritable changement de paradigme.

Le Québec aussi

Le Québec n’y a pas échappé. Moins de deux semaines après les premières révélations du New York Times, Le Devoir et le 98,5 rapportent les témoignages d’une dizaine de femmes qui accusent de harcèlement ou d’agression sexuelle le fondateur du festival Juste pour rire, Gilbert Rozon (il subira un procès en 2020 pour viol et attentat à la pudeur).

La Presse publie simultanément une enquête où des allégations semblables sont portées contre l’animateur Éric Salvail (lui aussi subira cette année un procès, pour agression sexuelle). Ici comme ailleurs, d’autres suivront.

« Il y a eu avant Weinstein plusieurs affaires qui montraient qu’un écoeurement général commençait à poindre, dit Rachel Chagnon, professeure de sciences juridiques à l’UQAM et membre de l’Institut de recherches et d’études féministes. Mais Weinstein a été la personne de trop, la goutte qui a fait déborder le vase. »

Ce sont d’ailleurs les révélations du New York Times sur l’animateur de Fox Bill O’Reilly en avril 2017 qui ont permis à l’enquête sur Weinstein de démarrer, racontent les journalistes Kantor et Twohey dans leur livre She Said. Au Canada, le scandale mettant en cause l’animateur de radio Jian Gomeshi en 2014 a mené au mouvement de dénonciation #AgressionNonDénoncée. Les allégations de harcèlement à l’encontre de l’avocat Marcel Aubut ou du député libéral Gerry Sklavounos ont aussi eu beaucoup d’écho en 2015 et en 2016.

Signe de la prise de conscience du problème : entre 2015 et 2018, Statistique Canada a enregistré des hausses constantes du nombre de plaintes pour agression sexuelle dénoncée à la police.

« Le feu était déjà sous la marmite, dit Mme Chagnon. Quand Weinstein est arrivé, ça a été comme une allumette frottée dans un milieu saturé en matière inflammable. Ce qui est arrivé serait arrivé tôt ou tard. Mais sans Weinstein, le couvercle n’aurait pas explosé avant quelques années. Il a été un catalyseur. Et avec lui, le vent a tourné en ce qui concerne notre capacité de croire les victimes, l’indignation a changé de côté. »

Pour Sandrine Ricci, le cas Weinstein restera ainsi « un jalon majeur dans le processus de “visibilisation” de la violence sexuelle et dans la diminution de la tolérance sociale face à ça ».

«Tout ça a explosé rapidement», se souvient Pénélope McQuade

Sur papier, la relation de cause à effet apparaît évidente : c’est à la suite immédiate de la chute de Harvey Weinstein et dans l’émergence du mouvement #MoiAussi que neuf femmes ont accusé le producteur québécois Gilbert Rozon de harcèlement et d’agression sexuelle.

 

Quand Pénélope McQuade a écrit quelque chose comme « moi aussi » à la suite d’une publication Facebook incriminant Rozon, elle ne pensait toutefois pas à « comment ça s’inscrivait dans un mouvement mondial ». « Tout ça a explosé rapidement », raconte aujourd’hui l’animatrice à la radio de Radio-Canada.

 

À l’époque, en matière de mouvements, c’est peut-être davantage à celui de #AgressionNonDénoncée qu’elle a spontanément pensé. « C’était deux ou trois ans plus tôt. Ça a eu un petit impact, mais pour moi, c’était mort dans l’œuf trop vite, dit-elle aujourd’hui. Je pense que #MoiAussi a été une forme de réponse à ça : il y avait eu une occasion ratée, mais quelque chose avait été semé. On avait appris, notamment, qu’on ne pouvait plus dire que c’était des cas isolés. »

 

ÀAinsi, si les révélations sur Harvey Weinstein ont eu autant d’échos et d’effets collatéraux, c’est aussi parce que « la société était mûre pour un changement, pour qu’on devienne lucides » par rapport aux violences sexuelles, estime Pénélope McQuade.

 

Au moment où l’affaire Weinstein a explosé, sa première réaction a été de pressentir « qu’un tremblement de terre allait arriver. On dénonçait un intouchable. C’était évident que des châteaux de cartes allaient tomber. » « Mais je me rappelle aussi ma panique que ça ne porte pas ses fruits », dit-elle.

 

C’est-à-dire ? Que toutes ces dénonciations, ici et ailleurs, n’aboutissent à aucune condamnation. « Je ne fais pas partie de celles qui pensent qu’une dénonciation dans l’espace public a fait la job. Pour moi, des accusations, des condamnations, des plaintes acceptées, ça fait partie d’un processus important. »

 

Deux ans plus tard, Pénélope McQuade se dit soulagée de voir que « les têtes continuent à tomber », que la « libération de la parole face à toutes sortes d’abus » demeure, « que le mouvement est encore vivant ». Le gouvernement du Québec a annoncé diverses mesures liées aux violences sexuelles, le premier ministre Trudeau s’est montré ouvert à revoir le Code criminel pour faciliter le cheminement des plaintes d’agression sexuelle… « On voit que les choses commencent à bouger », dit-elle.