Sous le pic des démolisseurs

La Villa Livernois n’a jamais joui d’une protection officielle avant d’être détruite par un incendie en septembre 2019.
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir La Villa Livernois n’a jamais joui d’une protection officielle avant d’être détruite par un incendie en septembre 2019.

Il est très difficile de savoir le nombre exact de bâtiments d’intérêt patrimonial qui sont détruits chaque année. Voici dix cas de perte historique survenus au cours de 2019.

Combien de bâtiments anciens ont-ils été démolis en 2019 ? Difficile de le savoir avec précision, explique Guillaume St-Jean. L’urbaniste écume depuis quelques années tout ce qui menace d’être détruit, tout en donnant des exemples de bonnes pratiques. « J’ai fouillé en ligne tous les médias accessibles via Google, les avis publics, les appels d’offres », dit-il. La page Facebook qu’il anime, « L’évolution du patrimoine bâti et des paysages au Québec », a recensé 93 bâtiments d’intérêt patrimonial disparus en 2019 au Québec. Il est cependant certain que cette liste est loin d’être complète.

1. Villa St-Jean, 1015, 6e Avenue Pilote, La Pocatière

Photo: Archives de la Côte-du-Sud

Le diocèse de Sainte-Anne-de-la-Pocatière a tenté sans succès de se départir de la Villa St-Jean, un bâtiment à l’architecture moderne édifié en 1956 selon les plans des architectes Lucien Mainguy et de son assistant Zbigniew Jarnuszkiewicz. L’organisme Action Patrimoine avait demandé à la municipalité de prendre conscience de l’intérêt de l’édifice avant de permettre sa démolition. Faute d’une législation propre à favoriser la reconversion du bâtiment, Sainte-Anne-de-la-Pocatière s’en est plutôt remise à son règlement indiquant que les édifices construits après 1951 ne bénéficient d’aucune protection particulière. « C’est le règlement », répète le maire Sylvain Hudon en entrevue. Le bâtiment a été rasé en début d’année 2019.


 

2. Les Appartements Riga, Montréal

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Un rare édifice de style Art nouveau, signé en 1914 par l’architecte Joseph-Arthur Godin (1879-1949) et propriété de la Société d’habitation et de développement de Montréal (SHDM), a été rasé rue Christin en décembre 2019, en plein coeur du Quartier latin. Selon l’arrondissement de Ville-Marie, il faisait pourtant partie d’une courte liste de sept bâtiments de ce secteur de Montréal considérés comme ayant une « valeur exceptionnelle ». Un nouvel immeuble de 114 logements doit le remplacer. L’architecte avait construit en même temps trois édifices similaires. L’un d’eux, très semblable, l’édifice Joseph-Arthur-Godin, situé à l’angle du boulevard Saint-Laurent et de la rue Sherbrooke, est protégé comme monument historique classé depuis 1990.


3. Édifice situé aux 295-301 de la rue Richelieu, Saint-Jean-sur-Richelieu

Photo: Google Street View

Construit en 1867, l’année de la Confédération canadienne, cet immeuble était l’un des plus anciens de la ville, le secteur historique où il se trouvait ayant été à peu près complètement rasé par un vaste incendie le 18 juin 1876. Plusieurs grandes villes du Québec, au XIXe siècle en particulier, ont subi de graves incendies, rendant encore plus rares certains bâtiments. Cet immeuble avait subi des dommages à la suite d’un incendie. Laissé à l’abandon, il a connu un second incendie, puis a été rasé.


 

4. Église Saint-Coeur-de-Marie, 530, Grande Allée Est, Québec

Photo: Wikipédia

Cette église était désacralisée depuis 1997. Laissée à l’abandon, sans protection, elle a été rasée pour faire place à un projet immobilier. Le propriétaire de l’église, le promoteur Louis Lessard, a obtenu un permis pour raser ce bâtiment à l’architecture néobyzantine qui trônait sur la Grande Allée depuis 1918. Pour tenter de sauver le bâtiment, la Fédération Histoire Québec avait adressé une demande d’avis de classement au ministère de la Culture. Elle plaidait l’importance de l’édifice dans un cadre historique comme celui de Québec. L’architecte, Ludger Robitaille, s’était inspiré des plans de l’église française Sainte-Jeanne-d’Arc, située à Rennes. Pour sa part, le groupe Action Patrimoine avait dénoncé la démolition de ce bâtiment « d’une valeur patrimoniale supérieure ». Interpellée à ce sujet, la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, avait refusé de s’immiscer dans ce dossier.


 

5. Villa Livernois, 2340, boulevard Masson, Québec

Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir

Cette vaste maison bourgeoise, érigée en 1905 sur un terrain bordé par la rivière Saint-Charles, était flanquée d’écuries. Une famille de photographes célèbres, les Livernois, y est liée. « Voilà un autre bel exemple du manque réel de contrôle des municipalités sur leur patrimoine », affirmait l’historienne Catherine Ferland, de la Société d’histoire Les Rivières, en tentant de protéger la maison laissée à l’abandon à compter de 2014, malgré un bel état de conservation jusque-là. Un promoteur avait pour projet d’utiliser les vastes terrains champêtres pour y construire des immeubles d’habitation. La Ville avait envoyé les pompiers pour barricader les lieux et tenté ainsi de limiter les dégâts, mais l’immeuble n’a jamais joui d’une protection officielle avant d’être détruit par un incendie le 15 septembre 2019.


 

6. Maison Pasquier, 9354, boulevard Saint-Jacques, Québec

Photo: Société d’histoire de la Haute-Saint-Charles

Située dans le secteur Neufchâtel, à un jet de pierre de la rivière Saint-Charles, la maison Pasquier était l’une des plus anciennes du Canada. Elle datait de l’époque de la Nouvelle-France, probablement construite en 1698, rare témoin encore debout des demeures des 50 000 colons qui vivaient alors aux abords du Saint-Laurent. Elle a été occupée successivement par huit générations de la famille Pasquier. L’immeuble ne jouissant pas d’une protection de la part de la Ville de Québec, son propriétaire a pu obtenir, sans aucune difficulté, un permis pour la démolir. Dans une lettre adressée au Devoir, le ministère de la Culture et des Communications avait soutenu que l’immeuble n’était pas d’intérêt national, en refusant d’intervenir pour le protéger. L’histoire de cette maison a fait l’objet de nombreux articles.


 

7. Couvent de la Fédération des Augustines de la Miséricorde de Jésus, 2285-2295, chemin Saint-Louis, Québec, secteur Sillery

Photo: Google Street View

Bien que situé au milieu d’un site patrimonial, ce couvent érigé en 1961 a été démoli à l’automne 2019. La communauté qui l’occupait l’avait cédé en 2008. L’immeuble avait alors été vidé de tout, puis laissé à l’abandon. Victime des éléments et d’un manque d’entretien, le couvent a finalement été jugé bon pour la démolition. Parce qu’il était situé dans un site patrimonial à Sillery, le propriétaire a dû obtenir une autorisation du ministère de la Culture et des Communications pour le raser en octobre dernier. Un promoteur doit y réaliser un projet immobilier.


 

8. Résidence située aux 656-658 de la rue Notre-Dame Nord, Sainte-Marie

Photo: Google Street View

Située non loin du château Beauce et du manoir Taschereau, deux immeubles historiques importants de la région, cette résidence villageoise privée, construite au début du XIXe siècle, comptait parmi les plus anciennes de la municipalité de Sainte-Marie-de-Beauce. Comme plusieurs autres bâtiments anciens de la ville, elle a été endommagée par les inondations du printemps 2019. L’État québécois a mis en place une aide financière pour les sinistrés, qui peut prendre la forme d’une allocation de départ, sans concevoir des modalités pour préserver d’une façon ou d’une autre le tissu patrimonial local. Le propriétaire de cette maison a choisi de bénéficier de l’aide financière du programme pour se relocaliser et a procédé conséquemment à sa démolition. Le terrain a ensuite été cédé à la municipalité. La Beauce compte encore plusieurs dizaines de bâtiments anciens qui doivent connaître le même sort au cours des prochains mois.


 

9. Maison Hector-Charland Résidence, 191, rang Point-du-Jour, L’Assomption

Photo: Google Street View

Cette résidence de pierres fut construite vers 1760. Le comédien Hector Charland (1883-1962), un des pionniers du théâtre québécois, y serait né. Le public a appris à le connaître en particulier grâce à son rôle de Séraphin Poudrier dans la version radiodiffusée de la célèbre série rédigée par Claude-Henri Grignon. Cette maison, qui date de la fin du Régime français, était encore habitée en 2004, avant d’être laissée à l’abandon, sans chauffage. La municipalité a par la suite demandé que la toiture soit sécurisée. En novembre, une pelle mécanique a démoli le mur arrière pour entrer de plain-pied dans la structure afin d’en jeter l’essentiel par terre.


 

10. Place Frontenac, 1513-1585, rue Saint-Antoine, Saint-Hyacinthe

Photo: Google Street View

La Place Frontenac était un ensemble de trois immeubles commerciaux érigés en 1903 devant le marché public de cette vieille municipalité. En février, un incendie a touché les deux immeubles de droite, qui ont été démolis. Le troisième, qui avait été épargné, a été démoli en décembre dernier. Plusieurs démolitions ont touché la ville au cours de l’année 2019. Au 371 de l’avenue Mondor, la Ville a aussi démoli un ensemble de cinq immeubles du début du XXe siècle pour y établir un stationnement qui fait désormais face à un autre stationnement de surface.