Vanessa Springora et Gabriel Matzneff, «l’élue» et l’ogre

Les titres des six chapitres, tranchants, disent tout: «L’enfant», «La proie», «L’emprise», «La déprise», «L’empreinte», «Écrire».
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Les titres des six chapitres, tranchants, disent tout: «L’enfant», «La proie», «L’emprise», «La déprise», «L’empreinte», «Écrire».

La plume est précise, puissante. Et quand Vanessa Springora pose cette question « La littérature excuse-t-elle tout ? », la réponse est claire : absolument pas. Paru jeudi en France aux éditions Grasset, ce témoignage saisissant qu’est Le consentement retrace l’emprise qu’aura exercée sur l’autrice, pendant des années, l’écrivain Gabriel Matzneff.

Avec justesse et sans fioritures, elle décrit l’horreur. Sa rencontre, lorsqu’elle avait 13 ans, avec l’auteur, présenté par les initiales G.M., alors célébré et quasi quinquagénaire. Les journées passées au lit à ses côtés où il l’« initiait » à une « sexualité d’adulte ». La déconnexion qu’elle ressent avec ses « camarades qui écoutent Daho ou Depeche Mode en mangeant un bol de céréales », tandis qu’elle continue à satisfaire le désir déviant de celui qu’elle voit désormais pour ce qu’il est : « Un ogre. » Puis, bien plus tard, les phases de dépression, les crises d’angoisse irrépressibles.

Les titres des six chapitres, tranchants, disent tout : L’enfant, La proie, L’emprise, La déprise, L’empreinte, Écrire. C’est ce dernier geste qui lui aura permis, en quelque sorte, de se libérer, plus de 30 ans après les faits. « Écrire, c’était redevenir le sujet de ma propre histoire. Une histoire qui m’avait été confisquée depuis trop longtemps. » Car Gabriel Matzneff aura fait d’elle le personnage de nombreux de ses romans.

Il faudra du temps, beaucoup, pour que Vanessa Springora réalise qu’elle existe, au-delà de cette relation d’abus de pouvoir. « Alors tout ça, c’est vrai ? Je ne suis pas… une fiction ? »

Celle qui est aujourd’hui éditrice chez Julliard l’avoue : elle aurait préféré qu’une autre des jeunes filles auxquelles Matzneff aura fait subir le même traitement raconte cette histoire avant elle. « Elle aurait peut-être été plus douée, plus habile, plus dégagée aussi. Et cela m’aurait sans doute soulagée d’un poids. »

D’une voix câline, G.M. se vante du savoir-faire avec lequel il est toujours parvenu à ôter leur virginité aux très jeunes filles, sans jamais les faire souffrir, allant jusqu’à affirmer qu’elles en gardent toute leur vie un souvenir ému

 

Le poids. Celui que l’on sent dans sa poitrine. Celui dont parle également le sociologue de la sexualité et professeur à l’Université de Laval Michel Dorais. « Je me souviens d’un homme qui avait subi une agression qui m’avait dit : ça commence avec une petite boule dans l’estomac. Puis ça grossit tellement que l’on pense qu’on va éclater. Plus le temps avance, pire c’est, précise M. Dorais en entrevue au Devoir. Toutes les victimes le disent : au début, on tente de ne pas y penser. »

Surtout lorsque les adultes détournent les yeux. Comme ceux qui entouraient Vanessa Springora. Il y a son père qui, après avoir découvert qu’elle « fréquente » Matzneff, et l’avoir traitée de tous les noms — petite putain, traînée — refusera de la revoir. Puis sa mère qui commencera par draguer l’écrivain et « finira par s’accommoder de sa présence ». Parfois, elle l’invitera à dîner. « À table, tous les trois, autour d’un gigot haricots verts, on dirait presque une gentille petite famille. »

Il y aura aussi ce prof du lycée qui, tandis que Vanessa Springora tentera de recoller les éclats de sa vie brisée, lui lancera : « C’est toi la fille qui sortait avec G.M. ? J’ai lu tous ses livres. Je suis un admirateur. » Puis cet ami âgé auprès duquel elle ira chercher conseil, et qui souillera sa confiance : « G.M. est un artiste, un très grand écrivain. C’est un immense honneur qu’il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création. Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime. » Elle a 15 ans.

Chanceuse d’être choisie. C’est ce que sous-entend à l’envi le prédateur de ces pages. « D’une voix câline, G.M. se vante du savoir-faire avec lequel il est toujours parvenu à ôter leur virginité aux très jeunes filles, sans jamais les faire souffrir, allant jusqu’à affirmer qu’elles en gardent toute leur vie un souvenir ému, si chanceuses d’être tombées sur lui et pas sur un autre, un de ces types brutaux, sans le moindre tact, qui les auraient clouées au matelas sans ménagement », écrit Vanessa Springora.


Un grand déni
 

Michel Dorais qui, en 1997, faisait paraîtra le livre référence Ça arrive aussi aux garçons, n’a pas encore lu Le consentement, qui ne sera disponible au Québec que le 5 février. Mais il a visionné plusieurs des entrevues de Gabriel Matzneff qui circulent ces jours-ci sur le web. « Il s’y présente souvent comme un éducateur sexuel, remarque-t-il. Et c’est ainsi que la majorité des prédateurs se présentent habituellement. Autant aux enfants qu’aux professionnels qui tentent de les aider. Ils font preuve d’un grand déni de la relation de pouvoir » qu’ils ont initiée.

Vanessa Springora le détaille dans ses pages bouleversantes : c’est notamment en lui interdisant de lire les journaux les plus scabreux qu’il a écrits que Matzneff a eu mainmise sur elle. Mais un jour où il est absent, elle le défie. Et ce qu’elle découvre l’horrifie. Elle apprend que l’écrivain se rend régulièrement à Manille pour pratiquer du tourisme sexuel. « Les petits garçons de 11 ou 12 ans que je mets ici dans mon lit sont un piment rare », crâne-t-il de façon crasseuse. Vanessa Springora sent alors « quelque chose de visqueux et sordide ». Son haut-le-coeur ne cesse de grandir lorsqu’elle découvre qu’elle n’est pas la seule jeune fille que Matzneff a « séduite » à Paris, et avec laquelle il échange des missives enflammées. Missives qu’il publiera par ailleurs telles quelles, sans son accord, dans ses bouquins. Et qui semblent servir un but bien plus sordide que simplement littéraire. Elles sont « le gage qu’il n’est pas le monstre qu’on décrit ». La « preuve tangible qu’il est aimé, et mieux encore, qu’il sait, lui aussi, aimer. »

Cette méthode répréhensible qu’il a employée durant des années, Matzneff l’a de nouveau utilisée jeudi, en présentant sur le site de Lexpress.fr la lettre d’adieu qu’il aura reçue de Vanessa Springora le 6 janvier 1988. Telle quelle. Le titre de son texte dans lequel il ne fait montre d’aucune contrition ? « Elle tente de faire de moi un pervers, un monstre ».

« Ce livre, je ne le lirai pas. S’il contient ce que l’on me dit qu’il contient, il me ferait trop de mal, s’y lamente Matzneff. Et même si son ton est mesuré, nostalgique, je préfère me contenter des dizaines de lettres d’amour fou que Vanessa m’a écrites, de ses photos, de mes adorables souvenirs. »

Le choc demeure : comment un homme aussi transparent sur ses penchants pédophiles a-t-il pu être encensé, applaudi ? Dans Le consentement, l’autrice, qui salue Denise Bombardier de s’être prononcée vertement contre l’écrivain en 1990, en note une autre : « Pourquoi une adolescente de 14 ans ne pourrait-elle aimer un monsieur de 36 ans son aîné ? Cent fois, j’avais retourné cette question dans mon esprit. Sans voir qu’elle était mal posée, dès le départ. Ce n’est pas mon attirance à moi qu’il fallait interroger, mais la sienne. »