La technologie de «deuxième vague» pourrait transformer les relations sexuelles

Quelques entreprises ont mis sur le marché des robots sexuels alimentés par l’intelligence artificielle qui sont dotés de têtes mécaniques capables de s’engager dans des discussions dans la chambre à coucher.
Photo: Fred Dufour Agence France-Presse Quelques entreprises ont mis sur le marché des robots sexuels alimentés par l’intelligence artificielle qui sont dotés de têtes mécaniques capables de s’engager dans des discussions dans la chambre à coucher.

Partenaire sexuel, éthique, éducation : une révolution sexuelle est en cours, et elle est d’ordre technologique, selon plusieurs observateurs.

L’ère numérique a transformé nos vies amoureuses pour permettre toutes sortes de connexions d’écran à écran. Mais des chercheurs affirment que les technologies avancées donnent naissance à une identité sexuelle émergente, qui pourrait dans certains cas retirer les partenaires humains de l’équation romantique.

Neil McArthur, professeur de philosophie à l’Université du Manitoba, affirme que les avancées en robotique et en réalité virtuelle marquent le début d’une génération de « digisexuels » — des gens qui préfèrent les interactions érotiques avec les machines aux relations sexuelles humaines.

Bien que cela puisse ressembler à de la science-fiction, M. McArthur soutient que l’aube de la « digisexualité » est déjà arrivée et il encourage les Canadiens à garder un esprit ouvert afin de façonner l’avenir de ces technologies.

« Les gens fétichisent déjà leur technologie, donc je pense qu’ils ont déjà ce genre de relation compliquée amour-haine, obsessionnelle-répulsive avec la technologie », a affirmé M. McArthur.

« D’une certaine manière, je pense que vous pourriez dire que nous sommes tous des  “digisexuels”. Je pense que quasiment tout le monde utilise la technologie d’une manière ou d’une autre dans ses relations », a-t-il ajouté.

Dans un article publié en 2017 dans la revue Sexual and Relationship Therapy, M. McArthur et la coautrice Markie Twist abordent l’utilisation généralisée des technologies « digisexuelles de première vague » qui facilitent les relations amoureuses entre partenaires humains, telles que les applications de rencontres comme Tinder ou les séances de « sexting » sur Snapchat.

Les universitaires soutiennent que ce qui distingue ces technologies de la « deuxième vague », c’est qu’elles sont plus immersives et intenses que les jouets sexuels traditionnels et la pornographie en ligne, offrant une approximation plus proche du sexe réel et une solution de rechange plausible aux partenaires humains.

Alors que les fantasmes de robots sexuels ont tendance à alimenter l’imagination populaire, M. McArthur avertit que plusieurs obstacles technologiques persistent dans le développement d’androïdes anthropomorphes convaincants, tels que la difficulté à reproduire des mouvements humains. Tout de même, quelques entreprises ont mis sur le marché des robots sexuels alimentés par l’intelligence artificielle qui sont dotés de têtes mécaniques capables de s’engager dans des discussions dans la chambre à coucher.

Il y a même eu quelques cas très connus de cyber-romances qui pourraient être qualifiés de « digisexuelles », a fait valoir M. McArthur. En 2018, un administrateur d’école japonais a fait les manchettes à travers le monde pour avoir épousé un hologramme, tandis qu’un ingénieur chinois avait épousé un robot de sa propre création l’année précédente. (Aucun des deux mariages n’a été légalement reconnu.)

Une « image malsaine » des femmes ?

Mais avec ces avancées, il y également eu de vives réactions d’opposition aux technologies sexuelles, selon M. McArthur, qui craint un tollé encore plus grand au moment où davantage de « digisexuels » sortiront du placard.

« Nous avons tendance à stigmatiser une nouvelle identité sexuelle marginale, en réalisant par la suite que nous n’aurions pas dû faire cela, en nous sentant mal, a-t-il fait valoir. Pourquoi ne pas éviter cette inclinaison et tout simplement ne pas les stigmatiser en premier lieu ? Voici une occasion de le faire. »

Le groupe « Campagne contre les robots sexuels », qui lutte pour interdire les humanoïdes, fait valoir que ceux-ci contribuent à l’objectivation sexuelle des femmes et renforcent les relations de pouvoir, d’inégalité et de violence.

Tout en estimant que les robots sexuels présenteraient surtout des bienfaits pour la société, M. McArthur comprend les inquiétudes sur les tendances actuelles de l’industrie qui promeuvent une « image malsaine » des femmes en tant que robots sexuels passifs.

Non seulement cela trahit un manque d’imagination pour les nouveaux types d’expériences sexuelles que cette technologie pourrait apporter, mais M. McArthur y voit également une occasion manquée de séduire la plus grande part du vaste marché des consommateurs de jouets sexuels : les femmes.

« Je pense que les gens saisissent mal le potentiel de ces technologies lorsqu’ils ont seulement en tête l’image du robot pornographique », a dit M. McArthur.

Enjeux éthiques et éducation sexuelle

Simon Dubé, des Laboratoires d’étude de la vision de l’Université Concordia, est l’un des chercheurs qui guident le développement de ces technologies à travers l’étude de l’érobotique, un domaine émergent explorant l’interaction humaine avec les agents érotiques artificiels et les problèmes éthiques et sociaux que la technologie soulève.

M. Dubé utilise une variété de techniques pour mesurer les réponses physiologiques, subjectives et cognitives des gens envers les technologies sexuelles. Conformément aux études précédentes, le doctorant a déclaré que ses résultats laissent croire qu’il existe un intérêt important à s’engager sexuellement ou romantiquement avec des êtres artificiels, certains participants les décrivant comme leurs partenaires « idéaux ».

M. Dubé estime que les agents érotiques artificiels — ou érobots — pourraient aider à « démocratiser l’éducation sexuelle » en permettant aux gens d’explorer leur sexualité dans un cadre contrôlé, et même d’aider les victimes de traumatismes à retrouver les sensibilités de leur corps.

L’économiste Marina Adshade, de l’Université de la Colombie-Britannique, croit pour sa part que les technologies sexuelles présentent un énorme potentiel pour aider à atténuer la solitude des personnes qui, pour une raison ou une autre, se sentent exclues des relations romantiques.

Mme Adshade doute que les soi-disant « digisexuels » abandonnent les relations humaines pour les partenaires virtuels. Elle considère les robots sexuels comme un complément à la sexualité humaine qui pourrait améliorer de nombreux mariages.

Les discussions sur les robots sexuels ont tendance à inspirer des visions polarisées de l’extinction humaine ou de la cyberutopie. Mais Mme Adshade exhorte les gens à réprimer le sensationnalisme.

« Les technologies qui remplacent un partenaire sexuel sont clairement là, donc je pense qu’il est très important d’avoir une conversation […] sur la façon dont cela va influencer nos relations personnelles, afin de pouvoir le planifier », a-t-elle argué.