Mètre chez nous

Le système international comporte des avantages intrinsèques, en premier lieu, qu’il soit construit sur une base décimale et, en second lieu, que ses unités soient reliées entre elles.
Photo: Getty Images Le système international comporte des avantages intrinsèques, en premier lieu, qu’il soit construit sur une base décimale et, en second lieu, que ses unités soient reliées entre elles.

En janvier 1970, le Canada amorçait sa conversion du système impérial d’unités au système international avec la publication d’un livre blanc par le ministère de l’Industrie et du Commerce. Cinquante ans plus tard, du chemin reste à parcourir, qu’on mesure les progrès en pouces ou en centimètres… 

Le 23 juillet 1983, à plus de 12 000 mètres au-dessus de l’immensité forestière ontarienne, le système d’avertissement d’un Boeing 767 d’Air Canada s’active : la pression dans une pompe à essence est anormalement basse. À la stupéfaction de l’équipage, le kérosène vient à manquer quelques instants plus tard. Le pilote parvient à faire planer l’appareil jusqu’à la base militaire désaffectée de Gimli, au Manitoba, et à s’y poser. Glissant au sol sans train d’atterrissage, l’avion s’arrête au bout de la piste. Tout le monde est indemne.

L’incident, que l’histoire a retenu comme celle du « planeur de Gimli », découle d’une erreur de calcul. Des techniciens avaient fait le plein en considérant la masse d’un litre de kérosène en livres plutôt qu’en kilogrammes. En conséquence, l’équipe croyait que le réservoir contenait 20 400 kg de carburant au décollage de l’appareil, à Ottawa, mais ne s’y trouvaient en réalité que 9144 kg.


Cette anecdote illustre les pires périls pouvant découler de la coexistence de deux systèmes d’unités. Cinquante ans après que le pays eut amorcé le grand virage, le pied et la livre ont disparu des documents officiels, mais demeurent présents dans l’usage courant. La pratique ne bat en retraite qu’un seizième de pouce à la fois.

Et pourtant, les décideurs politiques ne manquaient pas d’enthousiasme au moment de la mise en marche de la transition. « Le gouvernement est d’avis que l’adoption du système de mesures métriques devient inévitable, voire souhaitable, au Canada », lit-on dans le Livre blanc sur la conversion au système métrique au Canada, daté de janvier 1970. On écrit que l’immobilisme serait « contraire aux intérêts industriels et commerciaux » du pays.

Si ce sont d’abord des intellectuels et des technologues qui militent pour l’adoption du système international, les gouvernements libéraux de Lester B. Pearson et Pierre Elliott Trudeau vont vite reprendre le refrain comme outil de cohésion nationale — notamment pour distinguer le Canada des États-Unis —, explique l’historien Godefroy Desrosiers-Lauzon, qui a consacré un article à la question.

« Dans le contexte canadien des années 1960 et 1970, [la conversion et la refonte des systèmes d’unités] s’inscrivent dans le programme de modernisation économique et de diversification du commerce international que tente un État fédéral stimulé par un nationalisme renouvelé », écrit M. Desrosiers-Lauzon dans la revue Scientia Canadensis. Les autorités croient que le mètre, le kilogramme et leurs consorts permettront plus facilement au Canada d’exporter ses ressources et produits vers d’autres pays que les États-Unis. Elles pensent aussi que, tôt ou tard, les voisins du sud finiront par faire le virage.

Ces considérations économiques oubliaient toutefois de prendre en compte l’attachement culturel aux unités de mesure. Il faut voir la transition de la même manière qu’un passage plus ou moins forcé vers une nouvelle langue commune, soulève M. Desrosiers-Lauzon en entrevue. « Un système de mesure, c’est un langage, une façon d’entrer en relation avec les autres », dit le professeur associé d’histoire à l’UQAM.

Même si le système international comporte des avantages intrinsèques — en premier lieu, qu’il soit construit sur une base décimale et, en second lieu, que ses unités soient reliées entre elles —, il fallait prévoir des résistances au changement, souligne-t-il.

Opposition conservatrice

Ainsi, deux générations après le début de la conversion, on mesure encore la température des piscines en degrés Fahrenheit. On bâtit encore les maisons avec des deux-par-quatre. Et à l’épicerie Poivre et Sel, dans le quartier Rosemont à Montréal — comme dans presque tous les marchés d’alimentation de la province —, on affiche toujours les prix à la livre en plus gros caractères qu’au kilo.

« On a beaucoup de gens âgés qui viennent ici, dit Lise, derrière le comptoir de charcuteries. Ils sont mêlés avec les kilos et les grammes, donc d’avoir les prix à la livre, ça les réconforte. » Quand ils commandent de la charcuterie ou du fromage, la moitié des clients parlent en livres, l’autre moitié en grammes.

La conversion serait néanmoins en marche : les jeunes s’expriment très rarement en mesures impériales, selon Lise.

La dame dans la soixantaine se rappelle bien le changement des balances dans les années 1980. Cette mesure faisait suite au double étiquetage des produits destinés au commerce de détail (1971), à la conversion des données météorologiques (1975) et au remplacement des panneaux routiers (1977).

À l’époque, cette série de moyens pris par Ottawa suscite le mécontentement chez les conservateurs. En 1979, quand Joe Clark arrive au pouvoir après 16 ans de règne libéral, son gouvernement retarde indéfiniment la conversion des balances. Le programme reprendra en 1981 avec le retour de Trudeau comme premier ministre, avant que les conservateurs y mettent de nouveau la hache en 1984.

Dans le Canada anglais, les opposants à la conversion l’associaient à une supposée domination francophone à Ottawa. Un député conservateur des Prairies rappelle même que c’est Napoléon qui a répandu le système métrique en Europe, avant d’ajouter, à l’endroit de Trudeau : « Nous avons maintenant notre Napoléon en Amérique du Nord. »

Ces « cheap shots » n’étaient que des arguments « faciles et superficiels », estime Godefroy Desrosiers-Lauzon. « La métrification était un combat d’arrière-garde. Ce qui dérangeait les conservateurs, c’était avant tout la politique énergétique et la supervision de l’investissement », avance-t-il.

Quoi qu’il en soit, l’adoption du système international s’inscrit tout à fait dans une logique de construction nationale canadienne. Comme le bilinguisme et les politiques économiques nationalistes, écrit l’historien, « la conversion du système métrique est un demi-succès, ou un échec relatif, c’est selon ».

Les sept unités de base du système international

Masse: kilogramme (kg)
Temps: seconde (s)
Longueur : mètre (m)
Température : kelvin (K), duquel découle le degré Celsius (°C)
Intensité électrique: ampère (A)
Quantité de matière: mole (mol)
Intensité lumineuse: candela (cd)

Quelques unités du système impérial

Masse: livre, once
Longueur : pied, pouce
Température: Fahrenheit
Volume: gallon
Vitesse : miles par heure
Surface : acre



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