Une décennie à rebours

Photo: Anthony Wallace Agence France-Presse Un manifestant hongkongais brandissant deux téléphones intelligents le 13 octobre dernier. La région autonome a été le théâtre de deux soulèvements prodémocratie pendant la décennie, chaque fois pour clamer haut et fort son indépendance de la Chine.

L’heure est au bilan parce qu’une décennie s’achève et qu’une autre bientôt prendra la relève. Le Devoir n’échappe pas à ses obligations de suivre le temps présent en s’attelant à son tour à la tâche de la grande synthèse.

De quoi, ou plus précisément de quand parle-t-on ? Encore une fois, la bascule ne se fait visiblement pas au chiffre rond. Le XXe siècle, comme âge des totalitarismes, problème central de ce temps de destructions abominables mais aussi de créations artistiques et scientifiques inégalées depuis la Renaissance, a dans les faits commencé en 1914 et s’est peut-être terminé en 1989 avec la chute du bloc de l’Est. Le XXIe siècle, lui, a peut-être symboliquement débuté à New York et à Washington, le 11 septembre 2001.

De même, dans les faits, ce qui va marquer profondément la décennie 2010 germe quelques années plus tôt avec la crise financière mondiale de 2007-2008. La grande récession mondiale qui a suivi a fait sentir ses profonds effets pendant des années.

Cette période qui prend fin peut-elle aussi être réduite au concept, à une idée forte, à une ligne claire ? La période entre le tournant du XXe siècle et la Première Guerre mondiale a été décrite comme la Belle Époque. Une exposition célèbre sur ces années de paix dangereuses, à Vienne, proposait plutôt l’Apocalypse joyeuse. Le découpage par tranches bien marquées de dix ans fait parler des années folles (1920 à 1929), des fifties (les années 1950) dominées par les États-Unis puis des sixties très agitées (révolution sexuelle, Révolution tranquille, Mai 68, Printemps de Prague…).

Alors, reprenons la question : comment résumer la décennie qui prend fin, celle des années 2010 ?

En publiant son propre bilan en début de semaine, The Guardian a proposé de parler de « l’âge des crises perpétuelles ». Bien dit. Les crises s’affichent et se combinent en effet partout.

La démocratie est ébranlée jusque dans ses fondements. Les bouleversements du climat annoncent des catastrophes d’une ampleur apocalyptique. Les insectes comme les oiseaux et des milliers d’espèces sont menacés. Les revendications et les ressacs identitaires s’amplifient. Sans compter les tensions culturelles et idéologiques, la crise des médias, la crise de la famille, la crise de l’éducation, et tutti quanti. Tout fout le camp et nous entrons même dans l’ère de la postvérité.

Tout va mal ?

Dans un célèbre essai, le philosophe américain Marschall Berman a décrit les bouleversements de la modernité au XIXe siècle en utilisant le titre Tout ce qui est solide se volatilise. La formule-choc était empruntée à Karl Marx, qui l’employait pour décrire son temps.

Le nôtre vit des effets prolongés de ces grandes mutations étendues sur des siècles. Notre modernité très avancée ne cesse de jeter au feu tout ce qui semblait solide pour volatiliser les héritages et tout ce qui semblait acquis pour toujours. Nos aïeux modernes vivaient d’une ombre, et nous-mêmes, postmodernes, vivons de l’ombre d’une ombre, pour citer une autre célèbre expression synthétique. Maintenant, même les catégories comme celles des genres volent en éclat.

La propre synthèse du Devoir développe cette période de bouleversements autour de quatre thèmes centraux.

Numérique. Les téléphones en connectivités ininterrompues ont bouleversé le rapport à l’espace et au temps, mais aussi le mur séparant autrefois le réel du virtuel. Les réseaux sociaux ont eu pour effet de brouiller les cartes entre la vie privée et la vie publique. En même temps, ils ont permis à des milliards de personnes de se mobiliser autour d’une même cause (#MoiAussi), ou au contraire d’accentuer les divisions idéologiques.

Identité. Les crises et les revendications identitaires ont profondément marqué les dernières années. Les personnes trans ont été de plus en plus démarginalisées, dans les productions culturelles comme en société. Les Autochtones du pays comme les minorités ethnoculturelles ont enfin réussi à ébranler les institutions culturelles et politiques. Mais le ressac se fait sentir puisque les hégémonies traditionnelles ébranlées se sentent menacées.

Climat. La conscience environnementale ne cesse de croître, ici comme ailleurs. Il y avait des centaines de milliers de personnes le vendredi 27 septembre dans les rues de Montréal pour marcher avec la militante suédoise Greta Thunberg. En même temps, les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter au pays. En 2017 (les données fédérales les plus récentes), on mesurait une hausse de 5 % depuis le creux associé à la grande récession de 2008-2009.

Inégalités. L’austérité a marqué les politiques publiques pendant une partie de la décennie. Les étudiants ont réagi en déclenchant le Printemps érable en 2012. Les employés du secteur public se plaignent encore de la détérioration de leurs conditions de travail. Mais au bout du compte, la société québécoise s’en tire-t-elle mieux que d’autres du point de vue de la lutte contre les inégalités ?

Tout va bien ?

Ces thèmes choisis par la rédaction n’épuisent pas le portrait et n’ont aucune prétention exclusive. Le quatuor thématique permet au moins de cerner et de discerner un peu ce qui a fait époque, avec cette idée de la crise perpétuelle, mais aussi et peut-être surtout de la transition. Tout a été remis profondément en question, mais rien n’est encore réglé et il faudra certainement des années pour clore cette décennie charnière.

D’ailleurs, une autre conclusion de ce dossier montre bien que tout ne va pas si mal. Oui, bien sûr, les changements climatiques. Oui, bien sûr, les effets de l’austérité. Évidemment, le retour du populisme, du racisme, du repli identitaire. Seulement, les crises sont aussi l’occasion de changer le monde, et parfois pour le mieux.

« Ne laissez personne vous dire que la deuxième décennie du XXIe siècle était une mauvaise période, affirme sans détour The Spectator dans son propre bilan de l’époque publié cette semaine. Nous vivons la plus grande amélioration du niveau de vie humain de l’histoire. »

Avec des preuves irréfutables à l’appui, dont la chute à 10 % de la population considérée comme en extrême pauvreté. En 25 ans, un milliard d’humains sont sortis de cet état. La mortalité infantile recule également à des niveaux records. La famine a pour ainsi dire disparu du monde et l’humanité gagne aussi des luttes importantes contre la malaria, la polio et même les maladies cardiaques.

L’heure est au bilan, parce qu’une décennie s’achève. Une autre commencera bientôt. Les crises, oui, mais la transition aussi, et vers quelque chose de meilleur peut-être…



À voir en vidéo

Consultez la suite du dossier