Une décennie de misère et de splendeur sur les réseaux sociaux

Photo: Bruce Bennett Getty Images Agence France-Presse Soucieux d’apparaître sous leur plus beau jour et attirer les «likes», nombre d’utilisateurs retouchent leurs clichés avec des filtres.

Le 16 juillet 2010, Kevin Systrom publie quatre photos sur son compte Instagram. Cadrage malhabile, couleurs surannées, les clichés croqués par le fondateur du réseau social n’ont pas de légende, à l’exception d’une seule. Sous la photo mettant un chien et une gougoune en vedette, on lit ceci : « test ».

Depuis son lancement officiel en octobre 2010, Instagram a été téléchargé près de 3 milliards de fois à travers le globe. L’application, désormais la propriété de Facebook, compte au Canada seulement plus de 8 millions d’utilisateurs actifs.

Jouissant de la diffusion massive de téléphones intelligents aux caméras toujours plus sophistiquées, la plateforme mobile est aujourd’hui peuplée d’un nombre incalculable d’égoportraits et de photos du quotidien retouchées. Sans oublier l’essor du marketing d’influence auquel elle a fortement contribué.

Cela a permis d’offrir un métier à des créateurs du Web, dont l’influenceuse Cam Grande Brune — Camille Ingels-Fortier de son vrai nom. D’abord vlogueuse sur YouTube, la jeune femme produit maintenant du contenu sur les autres réseaux sociaux. Mais c’est via Instagram que les annonceurs la contactent le plus. « Ça coûte moins cher pour les entreprises qu’une vidéo YouTube », explique-t-elle.

Camille pourrait gagner sa vie comme influenceuse, mais elle préfère conserver son emploi à temps partiel dans un studio photo de Montréal. « Attendre après des contrats, les paiements… ce n’est vraiment pas stable comme travail. Il y a beaucoup de gens qui le font autour de moi, mais personnellement, j’aime la stabilité que me procure ma job [au studio]. »

Les médias sociaux ont été pour Camille l’occasion d'« exprimer sa créativité » et d’avoir un public réceptif aux sujets qui lui tiennent à coeur, explique-t-elle au bout du fil. Les points négatifs ? « La pression », répond la jeune femme, qui ne peut se permettre de disparaître trop longtemps de ces plateformes où la vie défile en accéléré. Sans oublier le risque d’être la cible d’insultes et de messages haineux.

La fin du cybermonde

Si les smartphones sont apparus dans la première décennie du millénaire, ils se sont imposés durant les dix dernières années. Les Apple et Samsung de ce monde ont fait basculer des centaines de millions de gens dans une « connectivité perpétuelle », fait remarquer Madeleine Pastinelli, sociologue et spécialiste des usages d’Internet.

Dans l’esprit des plus vieux, mais surtout des plus jeunes, ce mur séparant autrefois le réel du virtuel n’existe plus, observe de son côté la chargée de cours et doctorante à l’UQAM Nina Duque, qui s’intéresse aux pratiques numériques des adolescents. « Les jeunes sont en ligne et dans la vraie vie en même temps. Ils mêlent les deux ».

[Les réseaux sociaux] contribuent à polariser le débat public et à radicaliser les gens dans leurs positions. Ça rend très difficile la recherche de compromis.

 

Leur rapport à l’espace et au temps n’est plus le même que celui des générations précédentes. Ils peuvent échanger, partager, commenter à tout moment, que ce soit à l’arrêt d’autobus, dans la cour d’école ou à la maison, à toute heure du jour et de la nuit.

Les réseaux sociaux ont également eu pour effet de brouiller les cartes entre la vie privée et la vie publique, renchérit Mme Duque. « On est continuellement en train de livrer notre vie privée dans des espaces publics. On ne voyait pas ça il y a dix ans. »

Elle cite en exemple ces parents qui tapissent leur compte de photos de leurs enfants. Ce phénomène a même un nom : le sharenting, contraction de share (partager) et parenting (parentalité). Le Wall Street Journal estime qu’à cinq ans, un enfant a déjà en moyenne 1000 portraits de lui sur Internet.

Porte-voix

En février 2009, Facebook introduit son bouton « j’aime » (« like »). Le pouce levé sera une petite révolution, un concept massivement adopté et reproduit, mais aussi montré du doigt — notamment par son inventeur Justin Rosenstein — pour son caractère addictif. Au crépuscule des années 2010, on parle maintenant d’une culture du like.

Soucieux d’apparaître sous leur plus beau jour et attirer les likes, nombre d’utilisateurs retouchent leurs clichés avec des filtres. En dix ans, ces effets ont complètement changé la façon de se mettre en scène sur les réseaux sociaux, estime Mme Duque. « Avant, on se montrait sous nos vraies coutures. Maintenant, la quasi-totalité des images qui circulent sur Facebook, Instagram et Tik Tok sont des images transformées ».

Et que dire des mots-clics qui documentent ces milliards d’images ? Pur produit de Twitter, le hashtag s’est étendu à l’ensemble des médias sociaux. Il peut désormais autant servir à faire mousser sa dernière photo, témoigner d’une réalité ou rassembler le maximum de gens autour d’une cause. Le mot-clic #MeToo, par exemple, a canalisé une libération de la parole pour les victimes d’agressions sexuelles.

C’est là l’un des apports les plus positifs des réseaux sociaux, de l’avis de Nina Duque. « Ces mouvements ont émergé sur les réseaux sociaux parce qu’ils n’avaient pas de place dans les médias traditionnels. Les gens qui ne pouvaient pas s’exprimer avant ont maintenant un endroit pour être vus et être entendus », estime-t-elle.

Mais les réseaux sociaux ont aussi été, à l’inverse, un porte-voix pour les extrêmes. « Ils contribuent à polariser le débat public et à radicaliser les gens dans leurs positions, souligne pour sa part la sociologue Madeleine Pastinelli. Ça rend très difficile la recherche de compromis. »

Michelle Blanc en sait quelque chose. Celle qui se présente comme une spécialiste des médias sociaux a été au coeur de controverses en 2018, alors candidate pour le Parti québécois. D’abord celle entourant « l’oubli de fêter l’anniversaire d’Hitler », puis son gazouillis insinuant que le blogueur Xavier Camus pourrait être un pédophile.

Les contrats se sont fait plus rares après cet épisode, confie la femme d’affaires, qui ne compte pas se relancer en politique de sitôt. Cela étant, elle est toujours aussi active sur les réseaux sociaux, où elle se prononce sur tout. « Dans les six mois suivants, je pesais mes mots. Mais plus maintenant », indique celle qui dit n’éviter aucun sujet.

Elle déplore encore aujourd’hui avoir été citée hors contexte en 2018 et insiste : les médias sociaux sont « des outils qui peuvent servir à faire le bien comme le mal. » Ils ont facilité le harcèlement dont elle dit avoir été victime, mais aussi les occasions d’affaires. « J’ai contribué à un livre qui sort bientôt en France sur les 15 ans du Web 2.0. Si je collabore aujourd’hui avec des Français, c’est grâce aux réseaux sociaux. »

Suggestions d’œuvres accompagnant le bilan

Ten Arguments for Deleting Your Social Media Accounts Right Now
Essai de Jaron Lanier, 2018


Black Mirror
Série télé créée par Charlie Brooker, depuis 2011


Influenceurs
Série documentaire d’Émilie Gaudet, 2017

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