Une décennie charnière pour la reconnaissance des identités plurielles

Photo: Mauricio Valenzuela Agence France-Presse Un participant à la marche de la fierté de Panama, en juin 2019

Pascale Raud est devenue Pascal Raud au cours de la décennie et cette transition l’a enfin révélé à lui-même.

« J’ai amorcé une transition tardive, avec un mal-être qui durait depuis l’enfance », explique M. Raud, joint à Québec. Il a commencé ce cheminement identitaire à 40 ans. Il en a maintenant 43. Il est auteur, directeur littéraire et traducteur.

« Je savais que j’avais un malaise identitaire, mais je ne savais pas le nommer. Je n’avais pas de modèle. J’ai mis du temps à comprendre et à assumer, certainement avec une part de déni parce que ce n’est pas facile de se dire : je ne vis pas dans le bon genre et je dois changer ma vie au complet. J’y suis arrivé après un certain nombre de dépressions et de thérapies. »

Les figures de référence ont maintenant glissé de la marginalité vers le centre avec des cas en mode, en fiction, en musique comme en politique. Le trans est maintenant présent sur tous les écrans, dans les séries télé, au cinéma, même dans Occupation Double en Afrique du Sud cette année.

Pascal Raud a trouvé aide et réconfort au sein du groupe Aide aux Trans du Québec. Comme environ 180 personnes par années, il a réalisé sa réassignation sexuelle au Centre métropolitain de chirurgie, seule clinique au Canada à offrir ce service, gratuitement en plus. Le Groupe de recherche et d’intervention sociale (GRIS) de Québec et l’organisme Divergenres s’impliquent de plus en plus pour former des intervenants capables de parler aux groupes scolaires des personnes transgenres, non binaires, queers, intersexes et non conformes de genre. « Je pense qu’on peut parler d’une décennie charnière pour les identités », résume M. Raud.

Des questionnements

L’emploi du pluriel a son importance. Le questionnement identitaire devient ou redevient central de plusieurs manières, par plusieurs bonds et rebonds.

« Dans toutes les sociétés occidentales ou modernes avancées on assiste à une recomposition de l’espace citoyen, de l’espace identitaire et le Québec n’y fait pas exception », dit Martin Papillon, professeur au département de science politique de l’UdeM. « On peut parler des femmes, des Autochtones, des minorités genrées ou racisées, partout, on assiste à une réclamation de visibilité. On ne veut plus être limité à l’espace privé. On veut une reconnaissance dans l’espace public. »

La demande autour des droits n’est pas nouvelle. Par contre, les demandes de participation et de représentation signalent une nouveauté importante dans les pratiques politiques, sociales, culturelles.

L’artiste Stanley Février incarne une facette de cette quête prégnante, celle de la revendication identitaire dans les institutions culturelles, problème concentré cette décennie dans « l’affaire SLĀV ». Longueuillois d’origine haïtienne, il pratique un art engagé, documentaire et critique.

Un de ses projets traite de la place des minorités dans les institutions muséales nationales. Il a demandé à quatre grands établissements canadiens combien ils collectionnaient d’artistes des minorités. Comme personne ne pouvait répondre (ce qui en disait déjà long), il a fait lui-même fait le travail de moine en scrutant les voûtes du MACM pour finalement découvrir que, sur les 8000 oeuvres engrangées en six décennies, aucune n’est signée d’un Afroquébécois.

« Les seuls Noirs au musée ce sont les gardiens de sécurité », dit-il en expliquant qu’il a ensuite embauché des artistes pour une performance artistique qui les faisaient travailler dans les salles d’exposition, comme de simples gardiens. Il a ensuite créé le site pastiche mac-i.com, (le i tient pour invisible), où il expose en ligne des « pratiques artistiques incluant la composition plurielle ethnique de la société ».

M. Février est rencontré au Studio éphémère qu’il occupe depuis 16 mois dans un ancien local commercial de la station de métro Longueuil-Université de Sherbrooke. Il y expose présentement des autoportraits (dessins et sculptures) sur la manière dont il se croit perçu. Une oeuvre le montre cagoulé comme un esclave d’Hispaniola.

« En tant que Québécois, je vois bien que le regard sur moi est différent. Je suis né en Haïti, j’ai grandi au Québec. Je ne me suis jamais vu Noir. C’est tout nouveau pour moi de travailler ce sujet. »

Majorité, minorités

Au bout du compte, tout ce travail de décryptage lui permet de comprendre que les institutions traitent le plus souvent peu et mal des identités plurielles. Tous les groupes n’appartenant pas à la majorité sont amalgamés dans une marge négligée.

« Comme si nous étions tous pareils, comme si nous pensions tous pareils, comme si tous les Noirs étaient les mêmes », dit l’artiste Février en expliquant que vers la fin de la décennie tous les musées se sont mis à faire du rattrapage en achetant des productions d’artistes dits des minorités.

« Dans cinq ans, dans dix ans, il y aura une poignée d’oeuvres dans les collections. Ce n’est pas suffisant. Il faut que les identités propres à chaque groupe soient reconnues et pour y arriver il faut que les institutions changent, qu’elles embauchent des membres des minorités, qu’elles partagent le pouvoir. »

Le professeur Papillon poursuit un peu la même idée en résumant les récentes revendications des peuples autochtones, sa spécialité. Il cite le mouvement Idle No More de 2012 comme un des éléments déclencheurs de la nouvelle phase identitaire autochtone au Canada qui a mené à deux commissions d’enquêtes qui ont parlé de génocide.

« On avait beaucoup tendance au Canada à oublier qu’il y a des situations coloniales dans notre cour arrière, dit-il. On prend de plus en plus conscience de cette réalité depuis quelques années et c’est une bonne chose. »

Avec cette nuance que la majorité, elle, peut mal réagir à ces luttes qui malmènent son hégémonie traditionnelle sur les revendications identitaires légitimes. Et évidemment, ici, le cas prend une couleur particulière étant donné la présence d’un mouvement nationaliste minoritaire qui s’imbrique lui aussi dans des revendications identitaires.

« Les débats sur la charte des valeurs et la charte de la laïcité au Québec cachent des anxiétés identitaires par rapport à la mondialisation ou la stagnation économique, dit Martin Papillon. Je pense même que le débat sur la laïcité n’a rien à voir avec la laïcité au final. On l’a vu quand François Legault a dit dans son adresse à la nation : “Au Québec c’est comme ça qu’on vit”. Le jupon du “Nous” dépassait très clairement. »

Avec toutes les nuances prescrites, il faut quand même bien se résoudre à verser l’attentat terroriste contre la grande mosquée de Québec au bilan de cette décennie identitaire.

« Il y a eu au Québec la libération d’une parole beaucoup plus dure par rapport aux minorités, y compris les minorités religieuses, mais pas uniquement, dit finalement M. Papillon. Quand les frontières des appartenances collectives sont en mouvement, quand on en débat, on se retrouve aussi dans de plus grandes fermetures, dans de plus grandes cristallisations. Le ressentiment peut passer par des moments violents. C’est vrai partout, au Canada, en France, aux États-Unis et au Québec. »

Suggestions d’œuvres accompagnant le bilan

Laurence Anyways
Film de Xavier Dolan, 2012


Lemonade
Album et film documentaire de Beyoncé, 2016


The Subjugation of Truth
Huile sur toile de Kent Monkman, 2016

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