Une décennie de compressions budgétaires et de luttes pour l’égalité

Photo: Renaud Philippe Le Devoir De jeunes manifestant du Printemps érable, en juin 2012

Ils étaient quatre. Un quatuor de jeunes leaders au moment de la grève étudiante de 2012, le plus grand mouvement social de la décennie au Québec. Il y avait Martine Desjardins (FEUQ), Léo Bureau-Blouin (FECQ), Gabriel Nadeau-Dubois et Jeanne Reynolds (CLASSE). La première chronique au Journal de Montréal, le second suit un stage comme clerc du juge en chef de la Cour suprême, le troisième, devenu député, codirige Québec solidaire.

Et Jeanne Reynolds ? Elle a maintenant 27 ans. Elle fait de la suppléance dans les écoles et souhaite devenir enseignante au collégial. Elle a terminé cette année une maîtrise en sociologie sur la division sexiste du travail et l’utilisation du corps des femmes pendant le Grand Prix de Formule 1.

« Les femmes sont exclues de la compétition sportive, des garages », explique la sociologue attablée à un café du Quartier latin, haut lieu de la lutte il y a 7 ans. « Les femmes sont exclues des emplois les mieux rémunérés. Elles se retrouvent toutes dans des emplois précaires, où leur corps est utilisé pour le marketing », explique Mme Reynolds.

Engagement. Critique. Solidarité. Jeanne Reynolds est restée fidèle à ses convictions tout au long de la décennie. Mais quel bilan trace-t-elle de ce temps fort ?

« Il y avait un contexte particulier avec les libéraux au pouvoir depuis longtemps. Il y avait une grogne accumulée. Le mouvement étudiant a réussi à canaliser la colère en partant de la revendication pour annuler la hausse des droits de scolarité qui faisait partie d’un programme politique d’austérité, de tarifications des services publics, de réingénierie de l’État. »

Détresse

Les services publics en savent quelque chose. La Commission spéciale sur les droits des enfants met en ce moment en évidence les graves conséquences des compressions budgétaires et des réformes de structures qui ont désarticulé le réseau de protection de la jeunesse.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, le système de santé semble tout aussi affecté négativement.

« J’ai vécu la dégradation de mes conditions de travail depuis les réformes Barrette », raconte une infirmière interviewée par Le Devoir. Elle parle des transformations structurelles adoptées par le ministre de la Santé, le libéral Gaétan Barrette, en 2014-2015. Elle a été embauchée en 2012 et a réclamé l’anonymat par peur de représailles.

Le mouvement étudiant a réussi à canaliser la colère en partant de la revendication pour annuler la hausse des droits de scolarité qui faisait partie d’un programme politique d’austérité, de tarifications des services publics, de réingénierie de l’État

 

Elle parle de la diminution du nombre des gestionnaires qui aurait « déshumanisé » la gestion. Elle parle de collègues qui démissionnent et des difficultés de recrutement. Elle parle du temps supplémentaire obligatoire, le fameux TSO, qui force des plages de travail de 16 heures d’affiliée. Elle rappelle la sortie médiatique de l’infirmière Émilie Ricard, épuisée, qui a beaucoup ébranlé le public en 2018. « Les employés ressentent beaucoup de détresse », résume-t-elle.

L’infirmier Dominic Gendron en rajoute en parlant aussi du manque de personnel et des jeunes qui quittent la profession après un an de boulot. Lui-même travaille depuis cinq ans à l’Hôtel-Dieu de Sherbrooke. Il a vite déchanté sur cette vocation professionnelle, malgré sa passion intacte pour ce métier mêlant la science et la compassion.

« Je suis devenu infirmier parce que j’aime la biologie et les soins aux humains, dit-il. C’est ce qu’on m’a enseigné, mais ce n’est pas ce que je pratique. Le système gère en fonction de la quantité, pas de la qualité. »

Il étudie à l’université en parallèle de son travail pour plus tard se réorienter. Lui comme sa collègue ne parlent pas de l’importance centrale des salaires pour améliorer leurs conditions. « Il faudrait que les médecins partagent les tâches avec nous pour revaloriser notre travail », dit celui qui a aussi fondé la page Facebook Les infirmières Ma Nurse pour échanger entre collègues.

Comparaison

Cela dit, tout ne va pas pour le pire. « De façon générale, on peut constater qu’au Québec, du point de vue des inégalités, ce n’est pas aussi négatif qu’ailleurs, résume Nicolas Zorn, directeur du nouvel Observatoire québécois des inégalités. Le Québec est la société la plus égalitaire en Amérique du Nord. C’est le résultat d’un choix de société, de politiques et d’institutions collectives, y compris les impôts plus élevés et le rôle des syndicats dans l’économie. »

L’Observatoire s’intéresse aux types d’inégalités (revenus, opportunités et qualité de vie) et aux groupes touchés (les gagnants et les perdants des classes sociales, des genres, des groupes ethnoculturels, des générations ou des régions). Les études portent aussi sur l’évolution, les causes et les conséquences de ces discriminations, mais aussi sur les manières plus ou moins efficaces de lutter contre elles.

La taille et la complexité des angles défient la synthèse journalistique. Le directeur accepte au moins de synthétiser quelques constats de base.

Premièrement, la classe moyenne a vu son niveau de vie décliner ou, au mieux, se stabiliser depuis une trentaine d’années. Deuxièmement, les plus riches le sont de plus en plus. « Le gros mouvement a eu lieu là, dit le spécialiste. La richesse créée profite moins à tout le monde. »

Troisièmement, le Québec d’en bas semble mieux s’en tirer qu’au début de la décennie. Selon les mesures, la pauvreté a diminué ou est demeurée stable. Les centres de la petite enfance développés depuis 1997 y sont pour quelque chose.

« Les femmes en âge de procréer au Québec forment le groupe ayant le taux de participation sur le marché du travail le plus élevé au monde, dit l’observateur en chef. Ce n’est pas un hasard. Les opportunités sont là. Le choix de société est fait. »

Suggestions d’œuvres accompagnant le bilan

Deux jours, une nuit
Film de Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2014

Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau
Film de Mathieu Denis et Simon Lavoie, 2016

M’entends-tu ?
Série télé de Florence Longpré, 2018-2019



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