Le pas si bon vieux temps

<p>Pour illustrer son propos, Gaétan Guay-Tanguay laissa glisser son regard sur son interlocuteur, de haut en bas. Dans sa confusion initiale, Prosper Noël n’avait pas prêté attention à son propre habillement.</p>
Illustration: Amélie Lehoux

Pour illustrer son propos, Gaétan Guay-Tanguay laissa glisser son regard sur son interlocuteur, de haut en bas. Dans sa confusion initiale, Prosper Noël n’avait pas prêté attention à son propre habillement.

Prosper Noël venait tout juste de mourir, ou quelque chose du genre. En tout cas, il n’avait aucune espèce d’explication de la raison pour laquelle, d’assis tranquille chez lui à se mêler de ses oignons, il s’était retrouvé, dès l’instant suivant, complètement ailleurs. Il songea aussitôt que, s’il était bel et bien passé de vie à trépas, le paradis ne ressemblait pas trop trop à ce qu’on lui avait jadis raconté : pas de sensation de béatitude infinie, et où étaient ces chérubins qui jouaient de la lyre en dansant sur une tête d’épingle ?

À moins qu’il ne fût en enfer… ? Car son environnement en avait sérieusement l’allure. Au lieu de baigner dans la volupté, il marchait grelottant sous un ciel maussade à se farcir une dépression. Il avançait dans un parc de stationnement d’une immensité telle qu’on pouvait y discerner la courbure de la Terre. Devant lui, il aperçut un immeuble d’une laideur inacceptable pour quiconque avait des yeux pour voir. Sur le fronton, une inscription criarde qui poussait l’injure jusqu’à se présenter en majuscules : GALERIES DE LA SATISFACTION MATÉRIELLE.

En dépit de sensationnelles réserves, il entra pour se réchauffer. Aussitôt, un homme d’âge indéfini se présenta devant lui.

— Je suis Gaétan Guay-Tanguay, dit l’homme, dont la mauvaise humeur lui sortait par les oreilles. Où étais-tu ? Tu es en retard.

— Euh, nous nous connaissons ? demanda Prosper Noël, qui n’avait pas souvenance d’avoir été aussi interloqué de toute son existence, lui qui souffrait pourtant d’un syndrome d’étonnement permanent. Comment savez-vous qui je suis ?

— Ben, ça me semble assez évident, poursuivit l’homme, dont Prosper Noël supposa qu’il était le patron des lieux : son veston brun, ses lunettes trop grosses et sa coiffure ridicule en témoignaient.

Ce gars-là avait appliqué les mêmes critères de mauvais goût à son centre commercial.

Ho ho ho ! D’abord, pepère Noël — un concept terriblement genré qui donne dans l’âgisme, si vous voulez son avis non binaire — vous présente ses plates excuses pour son retard. C’est que le GPS de son traîneau électrique — il n’utilise plus de rennes par respect pour le bien-être des animaux — s’est emmêlé. Car vous devez savoir qu’avec la fonte de l’Arctique, il s’est retrouvé à l’étroit dans son pôle Nord et a dû ouvrir une succursale au pôle Sud. Vous avez donc un père Noël bipolaire. Ho ho ho !

 

Pour illustrer son propos, Gaétan Guay-Tanguay laissa glisser son regard sur son interlocuteur, de haut en bas. Dans sa confusion initiale, Prosper Noël n’avait pas prêté attention à son propre habillement. Or, baissant les yeux, il constata qu’il portait un ample pantalon rouge et un manteau et des bottes assorties. Machinalement, il porta une main à son menton. Il y avait là de quoi confectionner 25 perruques naturelles. Il se dit que s’il y avait eu un miroir pas loin, il se serait lui-même confondu avec Karl Marx.


 
 

Prosper Noël avait toujours reproché à ses parents de l’avoir affublé d’un pareil nom, qui lui avait valu tant de railleries. Soudain, il comprit le caractère prémonitoire de la chose : sa destinée manifeste consistait à devenir un vrai père Noël, fût-ce dans l’au-delà.

— Venez par ici, énonça Gaétan Guay-Tanguay, tirant Prosper de ses rêveries. Ils vous attendent.

Ils se dirigèrent vers le milieu du centre, où se trouvait une sorte d’atrium. Chemin faisant, Prosper tenta maladroitement d’expliquer au boss qu’il l’avait averti de son possible retard en lui envoyant non seulement un texto, mais aussi un courriel. De toute évidence, dit-il, LES GALERIES n’avaient pas le wifi, ou alors la tour cellulaire était hors d’usage.

— Je n’aurais pas dû t’engager, déclara Gaétan Guay-Tanguay. Tu racontes n’importe quoi. Tu m’as l’air d’un arriéré mental. Mais il est trop tard pour appeler quelqu’un d’autre. Tu devras faire ta job comme du monde.

Ils arrivèrent à l’atrium. Une trentaine de personnes y étaient massées, chacune pressée de raconter au vieux barbu qu’elle avait été d’une sagesse inouïe pendant l’année écoulée et de lui communiquer le cadeau souhaité.

C’est alors que Prosper eut un choc. Tout le monde, tout le monde devant lui était accoutré à la manière de Gaétan Guay-Tanguay : à croire qu’ils s’étaient concertés pour avoir l’air fou. Et l’attention à son endroit était totale. Il n’eut d’autre choix que de se ressaisir, et plus tôt que tard. Il opta pour une détente d’atmosphère, et prit sa plus belle voix de mononcle joufflu pour s’adresser au groupe.

— Ho ho ho ! lança-t-il. D’abord, pepère Noël — un concept terriblement genré qui donne dans l’âgisme, si vous voulez son avis non binaire — vous présente ses plates excuses pour son retard. C’est que le GPS de son traîneau électrique — il n’utilise plus de rennes par respect pour le bien-être des animaux — s’est emmêlé. Car vous devez savoir qu’avec la fonte de l’Arctique, il s’est retrouvé à l’étroit dans son pôle Nord et a dû ouvrir une succursale au pôle Sud. Vous avez donc un père Noël bipolaire. Ho ho ho !

Personne ne broncha. Certains se regardaient en fronçant les sourcils.

— OK, poursuivit Prosper. Que voulez-vous comme cadeaux ?

Un jeune homme fit deux pas en avant.

— J’aimerais avoir un dactylo électrique, mentionna-t-il.

— Tu veux dire une machine à écrire ?

— Oui. Comme dans le catalogue de Distribution aux consommateurs.

Prosper éprouva un léger vertige. Il s’entendit répondre qu’il valait mieux demander un ordinateur portable qui permettait de copier-coller avec une clé USB et de visionner de la vidéo en continu sur les réseaux sociaux. Les gens autour de lui se mirent à le dévisager d’aplomb.

La situation n’allait pas particulièrement s’améliorer. Quand quelqu’un lui signifia son ardent désir d’une caméra avec des films couleur 36 poses comme il en avait vu chez Miracle Mart, Prosper évoqua un téléphone intelligent pour prendre des selfies et télécharger des applications. Quand un autre parla d’un abonnement à un magazine, Prosper lui demanda s’il s’agissait de la version papier. Quand un autre encore fit part de son souhait d’aller voir un match du Canadien au Forum, Prosper provoqua un esclaffement général en remarquant que le Forum était un cinéma et que le Tricolore n’avait pas gagné la Coupe depuis 26 ans.


 
 

On en était à l’empreinte carbone de la surconsommation, à l’écoanxiété et à la tourtière à la fausse viande lorsque Prosper sentit une main agripper sa manche.

— Ça va faire le délire, lui glissa à l’oreille Gaétan Guay-Tanguay. T’es dehors. Tout de suite.

Prosper n’était pas fâché que cette comédie fût enfin terminée. Il avait compris qu’il n’était pas mort, mais que, par un phénomène quelconque, il avait été projeté dans le temps, une quarantaine d’années en arrière. Il vivait dans le même monde qu’avant, un monde qu’il avait connu mais qu’il ne reconnaissait plus, tout comme ce monde ne le reconnaissait pas. Il n’avait aucune idée d’où il était ni de ce qu’il lui fallait faire pour retrouver son époque. Une époque sombre, mais qui était la sienne.

Par chance, Prosper se retrouva aussitôt assis tranquille chez lui à se mêler de ses oignons. Devant lui, son téléphone supposément intelligent lui prouvait qu’il était bien revenu. Il soupira d’aise, et se jura qu’il ne dirait plus jamais que c’était mieux dans le temps. Le meilleur présent qu’on pût offrir restait toujours le présent.


 
5 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 24 décembre 2019 06 h 18

    J'ai bien ri ...

    Il me semble que ça fait longtemps que vous n'avez pas écrit dans le journal M. Dion. Vous devriez le faire plus souvent.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 24 décembre 2019 11 h 40

      Comme Mme Gervais,j'aimerais vous lire aux sports .Votre retraite vous plait,c'est ce qui compte dans le fond (du filet).

      Noel tranquille et 2020 comme vous le voulez.

  • Hélène Paulette - Abonnée 24 décembre 2019 08 h 24

    Joyeux Noèl Jean Dion...

    Très heureuse de vous lire, comme dans le bon vieux temps!

  • Yves Corbeil - Inscrit 24 décembre 2019 08 h 53

    Bien c'était quand même bien mieux dans le temps

    Pour preuve le bonheur de vous lire en ce beaux matin vert de veille de Noêl, quel plaisir ce beau clin d'oeil, merci!

    Monsieur Jean, je vous souhaite un très Joyeux Noêl et une Merveilleuse Année 2020 rempli de santé.

  • Marc Therrien - Abonné 25 décembre 2019 09 h 53

    Se souvenir pour aimer ce qu'on devient


    Si le meilleur présent qu'on peut offrir reste le présent, il n'en demeure pas moins que de se souvenir au présent de moments choisis du bon vieux temps, surtout ceux impliquant des personnes que nous avons aimées et qui ne sont plus là pour rire avec nous, permet de décider, suivant l'idée de l'éternel retour de Nietzsche, si nous avons suffisamment aimé ou si nous aimons suffisamment notre vie pour désirer vouloir la revivre au moins une autre fois.

    Marc Therrien