Les fausses bonnes idées venues du cœur

Certains gestes de bonne volonté, comme réveiller un itinérant pour lui offrir à manger, pourraient être mal perçus par les personnes concernées.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Certains gestes de bonne volonté, comme réveiller un itinérant pour lui offrir à manger, pourraient être mal perçus par les personnes concernées.

Le temps des Fêtes suscite de nombreux élans du coeur. « Les gens veulent vivre un moment feel good », constate Luc Desjardins, directeur général et éditeur au Groupe l’Itinéraire. « On voit des citoyens distribuer une soupe chaude aux personnes en situation d’itinérance, par exemple. Ces gestes ponctuels suscitent souvent de véritables échanges humains, mais qu’advient-il de ces confidences ? Que peut faire un bénévole novice et isolé lorsqu’un itinérant lui confie ses enjeux de toxicomanie, de solitude ou de santé mentale ? » Luc Desjardins poursuit : « L’itinérant ne répétera pas son histoire dix fois. Rien ne dit qu’il s’ouvrira à nouveau lorsqu’un intervenant professionnel le visitera. L’information confiée dans ces contextes de bénévolat spontané ne circule pas, ce qui peut diminuer l’efficacité des interventions des ressources professionnelles. »

Une bonne idée ?

Clara de Richoufftz, fondatrice de l’OBNL Faisenpour2, est une de ces personnes empathiques qui souhaite faire une différence. Ceci est l’histoire de son cheminement depuis sa fausse bonne idée en matière de lutte contre l’itinérance jusqu’à son éveil vers une contribution plus utile et pérenne.

Alors qu’elle étudie à l’Université Concordia en administration, Clara cherche un moyen d’inciter ses pairs, les étudiants, à s’engager socialement. « Je visais une solution autre que les dons et le bénévolat, parce que dans les deux cas, tout le monde affirme qu’il veut agir, mais peu passent à l’acte. » Elle opte donc pour un geste du quotidien, qui n’oblige aucun changement d’habitude : faire son lunch. L’idée est simple : proposer aux étudiants de doubler leur portion de lunch et de placer le surplus dans une boîte à l’intérieur plastifié. Une fois remplie, cette boîte — distribuée sur le campus — peut être acheminée dans un point de dépôt, également situé à l’université. Entreposées dans le frigo associatif de la John Molson School of Business, la faculté où étudie Clara, les boîtes sont ensuite distribuées par des bénévoles le soir même.

Le projet-pilote a lieu en mars 2019, lors des événements Cinq jours pour l’itinérance, qui se tiennent aux universités Concordia et McGill. Pendant dix jours, Clara recueille une moyenne de 15 boîtes à lunch par jour. « Nous avons fait le recrutement à la cafétéria, en énonçant notre projet aux étudiants pendant qu’ils faisaient la file aux micro-ondes. C’était une excellente clientèle captive ! » blague Clara. La jeune femme poursuit son expérimentation en mai, alors qu’elle occupe un kiosque au marché fermier dans le hall d’un pavillon de l’Université Concordia.

En septembre 2019, Clara s’associe aux représentants étudiants d’Amnistie internationale, pour une autre session de ramassage de boîtes à lunch. Après trois projets-pilotes, la jeune femme se penche sur la suite des choses. Comment Faisenpour2 peut-il accroître sa portée ? Clara est habitée de doutes : « Je remettais constamment en question mon impact. Allais-je vraiment remplir mon objectif, soit installer un changement d’habitude ? L’étudiant qui fait le lunch ne rencontre jamais la personne qui le reçoit. Au fond, est-ce que je ne fournis pas une excuse aux étudiants pour moins s’engager ? Et si je ne faisais que les dédouaner ? »

Petit à petit, Clara remet en question la raison d’être de son idée et sa finalité. « Je ne sors personne de la rue. Parfois, certains itinérants refusaient notre repas, disant qu’ils avaient déjà mangé à la caféteria d’un OBNL ou d’un refuge. » Et puis, il y a eu ce soir où il faisait un froid terrible. En déposant une portion de lasagne à côté d’un itinérant endormi, Clara le réveille. Furieux, il s’exclame : « Sais-tu combien de temps il faut pour arriver à s’endormir dehors par ce froid ? Et puis, si je ne m’étais pas réveillé, les pâtes auraient été gelées demain matin… »

Prise de conscience

Il s’agit d’une prise de conscience pour Clara. « Je me suis rendu compte que j’étais très ignorante des enjeux de l’itinérance. À l’université, on encourage les étudiants à se lancer en affaires pour s’attaquer à des enjeux sociétaux. J’ai même reçu un peu de financement pour mon projet (3000 $ du Sustainable Action Fund de l’Université Concordia). Mais on ne nous apprend pas à collaborer avec les acteurs qui s’attaquent déjà à ces enjeux. »

J’ai déjà été le gars qui donne des sandwichs dans la rue en pensant que c’est une solution. Depuis que je dirige le Groupe l’Itinéraire, j’ai compris que les enjeux sociétaux ne se règlent pas uniquement par un élan du coeur. 

Clara fait alors un pas de côté. Elle rencontre James Hugues, ex-directeur de la Mission Old Brewery et éditeur de l’ouvrage Beyond Shelters : Solutions to Homelessness in Canada from the Front Lines. Elle devient aussi bénévole à l’Accueil Bonneau. Tout ceci en poursuivant sa réflexion critique sur son projet.

Puis, on l’invite à parler de Faisenpour2 à l’école primaire Saint-Étienne et à l’école secondaire Père-Marquette. Les échanges avec les enfants de Saint-Étienne, surtout autour de la question de l’itinérance, marquent un tournant dans la réflexion de la jeune femme. « Un des enfants m’a demandé : “Pourquoi on n’apporterait pas aussi de la nourriture aux chiens ?” Cet enfant avait remarqué que certains itinérants se déplacent avec un compagnon canin. » Depuis ce jour, Clara se demande si, au fond, ses boîtes à lunch ne seraient pas le moyen plutôt que la fin. « Parmi les enjeux de l’itinérance, il y a le vivre-ensemble et la tolérance, souligne-t-elle. L’intolérance vient en partie de l’ignorance. Faisenpour2 pourrait contribuer à la conversation entre les experts et les jeunes du primaire. »

L’itinérance en mutation

« Clara a de bons réflexes, dit Luc Desjardins. Mais elle doit trouver des partenaires. La question de l’itinérance est multifactorielle. Je le sais, j’ai déjà été le gars qui donne des sandwichs dans la rue en pensant que c’est une solution. Depuis que je dirige le Groupe l’Itinéraire, j’ai compris que les enjeux sociétaux ne se règlent pas uniquement par un élan du coeur. » Il termine par une mise en garde : « L’itinérance est en mutation sur l’île de Montréal. Les quartiers centre-ville et Hochelaga n’ont pas besoin d’un autre organisme communautaire. L’est de Montréal, Montréal-Nord, Rivières-des-Prairies, c’est là, entre autres, qu’il faut déployer les nouvelles initiatives. Mais on observe un cercle vicieux : les projets comme celui de Clara ont besoin de partenaires aguerris, alors ils s’installent au centre-ville. Pendant ce temps, les ressources communautaires situées en périphérie n’arrivent pas à se pérenniser, faute de moyens et d’attention, donc elles n’attirent pas les Clara de ce monde. »

Suggestion de lecture pour compléter cette réflexion : le succès de librairie dérangeant Winners Take All : The Elite Charade of Changing the World, d’Anand Giridharadas, chroniqueur au New York Times. L’auteur écrit que nous vivons dans une époque où les mieux nantis investissent pour combattre les inégalités à travers des solutions de marché environnementales et sociales, sans toutefois s’attaquer au système qui leur permet d’occuper une position privilégiée. Selon la thèse de Giridharadas, les riches se soucient davantage de faire le bien que de réduire le mal. Ce qui, en fin de compte, ne règle pas vraiment les problèmes.

2 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 23 décembre 2019 01 h 41

    Très bon livre, mais...

    Le livre Winners Take All : The Elite Charade of Changing the World, d’Anand Giridharadas est en effet très bon, quoique peut-être trop axé sur des anecdotes. Et, il n'est pas traduit encore.

  • Denis Paquette - Abonné 23 décembre 2019 10 h 51

    nos croyances n'ont 'elles pas servies de refuges, leurs pertes n'est il pas catastrophiques

    Ce pourait il que le monde soit de moins en moins accessible a tout le monde , dans le passé la famille servait de references mais est ce toujours vrai les familles ne sont elles pas de plus en plus demunies, le parcte de complicité n'est il pas en train de s'effrondrer , en fait n'est avec la perte des valeurs religieuses n'est ce pas toutes nos valeurs qui sont en train de s'effrondrer