Le père Noël, une figure en mal de diversité?

Larry Jefferson fait fureur dans son costume de père Noël partout où il va aux États-Unis.
Photo: Leila Navidi Associated Press Larry Jefferson fait fureur dans son costume de père Noël partout où il va aux États-Unis.

Brisant les codes, des personnes noires n’hésitent plus à revêtir le célèbre costume du père Noël un peu partout aux États-Unis. Il aura toutefois fallu une controverse pour lancer le bal et médiatiser leur absence. Cette avancée se matérialise aussi au Canada, mais tarde à voir le jour au Québec.

En décembre 2016, le Mall of America, en banlieue de Minneapolis, embauche Larry Jefferson comme père Noël. Sa performance dans le deuxième plus vaste centre commercial du pays est sans faille et attire l’attention des médias. Mais sur le Web, des commentaires négatifs se succèdent. Le problème, selon ces internautes ? Jefferson est noir.

L’ancien militaire n’a pas pour autant remisé ses bottes et son habit rouge, loin de là. « Ces commérages d’une poignée de gens n’avaient rien à voir avec l’immense dose d’amour que j’ai reçue », lance au Devoir celui qui continue d’égayer de son « Ho ! Ho ! Ho ! » petits et grands à travers les États-Unis. Il a même vu ses contrats doubler depuis cet épisode.

S’il constate que de plus en plus d’Afro-Américains enfilent le célèbre costume pendant les Fêtes, M. Jefferson insiste : « Tout le monde peut faire le père Noël, peu importe sa couleur de peau ». Cette figure, dit-il, doit être représentative de l’ensemble de la population.

« C’est important de voir plus de pères Noël noirs. C’est une formidable occasion pour les enfants de voir que les images positives ne concernent pas uniquement les Blancs », renchérit de son côté Vivian Walker, une mère de famille afro-américaine vivant à Cleveland en Ohio. Alors que sévissait la controverse sur M. Jefferson, elle a lancé un groupe Facebook (Black Santa Directory) pour répertorier les événements mettant en vedette des pères Noël racisés, aux États-Unis comme ailleurs.

L’idée lui est venue de son expérience personnelle : offrir à ses enfants un Santa « à leur image » a été tout un défi. « J’ai longtemps conduit jusqu’à Détroit, à près de trois heures de route de chez moi, pour aller voir un père Noël noir », raconte-t-elle. Aujourd’hui, Vivian Walker rejoint 1700 personnes sur le réseau social, et peut également compter sur l’aide de Jihan Woods.

Cette mère de jumeaux établie au Texas voulait aussi présenter un père Noël « représentatif » et « inclusif » à ses enfants. Elle a donc lancé l’année dernière une application baptisée Find Black Santa. « Je me suis dit que je n’étais pas la seule dans cette situation », explique-t-elle.

À la mi-décembre, l’outil avait été téléchargé plus de 7000 fois. S’il recense surtout les événements où un père Noël racisé est à l’honneur aux États-Unis, quelques activités à l’extérieur du pays — notamment au Canada — y sont répertoriées.

Au pays

Des initiatives pour diversifier l’image du père Noël ont en effet émergé au Canada dans les dernières années. La semaine dernière, un studio d’Edmonton a organisé une séance photo avec un père Noël noir, à l’initiative du Centre culturel zimbabwéen de l’Alberta. Et à Toronto, pour la deuxième année de suite, Allister Thomas, un graphiste de profession, a enfilé le costume du chef du pôle Nord dans une boutique du East York.

Mais au Québec, les chances sont plus minces de croiser un père Noël issu de la diversité, note Victor Gaudreault, directeur de l’Agence des pères Noël professionnels du Québec. C’est qu’il n’a jamais vu de candidats de couleur postuler, pas plus qu’un client formuler pareille requête. Il assure par contre avoir déjà engagé des personnes noires pour jouer un lutin. « On se fait moins une idée d’avance sur ces personnages-là alors que l’image qu’on a du père Noël, c’est l’image traditionnelle du vieil homme blanc avec sa barbe ».

Même son de cloche au village du père Noël de Val-David, dans les Laurentides. « C’est un peu tôt pour se poser une telle question », réagit au bout du fil Claude Rousseau, directeur des communications pour le parc. Il n’a d’ailleurs jamais reçu de demandes en ce sens des visiteurs.

Mais il n’est pas fermé à l’idée, assure-t-il, bien qu’il anticipe des réactions négatives. « Je ne dirais pas oui d’emblée. Mais dès que j’ai quelqu’un qui adore les enfants et qui a l’air crédible, ce n’est pas la couleur de sa peau qui va jouer. C’est plus son intelligence, sa capacité à créer un lien rapidement avec l’enfant ».

Figure cristallisée ?

La représentation qu’on se fait aujourd’hui du père Noël a très peu bougé depuis son apparition au XIXe siècle. Avant son arrivée au Québec (vers 1900), le personnage s’est implanté chez nos voisins du sud avec l’immigration hollandaise. Sinter Klaas — plus tard devenu Santa Claus — serait inspiré de saint Nicolas, un généreux évêque à barbe blanche vraisemblablement né il y a 1600 ans en Asie Mineure (aujourd’hui la Turquie).

« De nouvelles histoires ont enrichi le scénario, mais celui-ci reste le même », observe Karin Ueltschi, auteure de Histoire véridique du père Noël, paru en 2012. En réalité, le père Noël actuel est un mélange de mythes et de légendes remontant jusqu’à l’Antiquité, explique-t-elle.

 
Photo: Leila Navidi Associated Press «Tout le monde peut faire le père Noël, peu importe sa couleur de peau». Cette figure, dit Larry Jefferson, doit être représentative de la population entière.

Prenons son habit : le rouge et le blanc viennent du costume porté par les prêtres romains. Les bottes ? Au Moyen Âge, elles permettaient selon les croyances de passer du monde des vivants à celui des morts. D’ailleurs, cet « échange » entre deux mondes est « profondément » ancré dans l’imaginaire du père Noël, renchérit celle qui est aussi professeure de littérature médiévale à l’Université de Reims.

Vers 1860, l’illustrateur et caricaturiste new-yorkais Thomas Nast couche sur papier la représentation « moderne » du père Noël. Dans les pages du Harper’s Illustrated Weekly, il habille d’un costume rouge bordé de fourrure blanche le vieillard à la bouille alors un peu rustre. Santa Claus a déjà son large ceinturon noir et ses épaisses bottes, mais plutôt que de porter un bonnet, il est coiffé d’une couronne. La tuque à pompon sera l’idée de Coca-Cola, qui reprendra le personnage dans ses publicités en 1931.

La figure se répand à travers les métropoles américaines, et finit inévitablement par atterrir dans celle du Canada, Montréal. Cela dit, si le père Noël est désormais un incontournable des Fêtes, on le doit surtout aux grands magasins qui fleurissent à la même époque.

Vers la fin du XIXe siècle, les temples de la consommation qui poussent sur la Sainte-Catherine se servent de Santa Claus comme mascotte publicitaire pour attirer les clients, explique Jean-Philippe Warren, sociologue et auteur de l’essai Hourra pour Santa Claus !, publié en 2006. La compétition francophone de l’est ne tardera pas à adopter à son tour le bonhomme sympathique, qui sera pour le coup renommé père Noël.

Cette figure, d’ailleurs, ne prendra pas une ride au cours du siècle suivant. « C’est la même chose ! s’exclame M. Warren au bout du fil. Ce qui a changé, c’est la puissance de l’événement commercial qu’est devenu Noël. Le rouleau compresseur sur cent ans a été tellement phénoménal que ç’a à peu près complètement triomphé à travers le monde. »

Et ce qui est « remarquable », ajoute le professeur à l’Université Concordia, c’est que dès 1900 « tout le caractère sacré de Noël était déjà en place », avec en toile de fond l’idée de la générosité chrétienne reprise à des fins mercantiles : « le sapin, les guirlandes, la musique, la publicité… le père Noël », énumère-t-il.

Selon lui, le chef du pôle Nord, qui est maintenant ancré un peu partout sur le globe, est là pour rester, peu importe sa couleur de peau. « Que ce soit un noir, un caucasien, un asiatique, on s’en fiche. L’important, c’est que ce soit lui qui apporte les cadeaux », mentionne M. Warren, ajoutant qu’il doit aussi rester ce « vieillard joyeux, bedonnant et festif ».

Et pourquoi cela ? Pour conserver la magie, il faut que les cadeaux tombent du ciel, répond-il. « Le père Noël a donc besoin de passer pour quelqu’un pour qui tout est facile. C’est la dernière personne que vous pouvez imaginer produire des milliards de cadeaux et travailler dans une usine. Après ça, son sexe ou sa couleur de peau, ça n’a aucune importance. »

6 commentaires
  • Bernard LEIFFET - Abonné 21 décembre 2019 07 h 49

    On vous aime tous!

    Cher Père Noël, Chère Mère Noël, nous qui avons encore des souvenirs de notre enfance, pour moi il y a plus de soixante dix ans, le jour de Noël est celui qui était synonyme de joyeux moments, de recevoir un ou des petits cadeaux car c'était l'aprés guerre en France, la liberté plutôt dans nos pensées! Galvanisé seulement par les propos des quelques membres de la famille, un bon repas en vue, il fallait attendre l'arrivée, celle du Père Noël! La cheminée trop petite pour y passer, mon père bizarrement absent à ce moment-là, c'est d'un placard, près d'un modeste sapin et de la petite crèche traditionnelle, qu'il se faisait entendre! Comme au théâtre, trois coups de balai signifiait qu'il s'en allait après avoir déposé un de mes cadeaux préférés : des timbres postaux et des articles de philatélie!
    La magie de Noël s'est transformée en un vaste commerce qui met en relief les classes de la société, ceux qui ont tout et les autres dont les parents, parfois séparés, doivent compter sur la générosité des autres citoyens! Ce n'est pas juste, mais c'est ainsi qu'est la société d'aujourd'hui qui n'est pas tendre pour les plus démunis! Cependant il faut se réjouir que la communauté des pères Noël s'est diversifiée pour épouser tous les enfants des peuples de la Terre : enfin un baume sur l'humanité!
    Pour terminer, il nous faut souhaiter que nos gouvernements seront plus efficaces pour protéger les rennes et les caribous dont l'habitat est sans cesse tourmenté par ceux dont le capital animalier ne compte pas! Sans eux, comment le PN pourra-t-il encore donner de la joie aux petits enfants, comme auparavant?

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 21 décembre 2019 08 h 59

    «[…] partout aux États-Unis […] Cette avancée se matérialise aussi au Canada, mais tarde à voir le jour au Québec.» (Caillou et Lepage)



    « Cette avancée… tarde à voir le jour au Québec »

    Toute une avancée! On n'arrête pas le progrès social; oh! wow! un Père Noel chinois transgenre unijambiste bossu qui louche!

    On n'en peut de ce moralisme idiot

    Comme si les Afro-américains avaient attendu l'arrivée des missionnaires de la rectitude avant d'enfiler une tenue de « Santa Klaus».

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 décembre 2019 09 h 09

    Bravo à la diversité

    Donc, si j’ai bien compris, lorsque des gens interprètent sur scène des rôles de personnages à la peau pigmentée différemment, cela est de l’appropriation culturelle.

    L’appropriation culturelle est très laide. C’est très méchant de faire cela.

    Même pour un film comme Jouliks. Il ne faut jamais, jamais, jamais se mettre dans la peau des autres. Parce que la peau, c’est ce qu’il y a de plus important.

    Mais dans les centres commerciaux, ce n’est pas comme sur scène ou comme dans les films; on y fête la diversité. Et la diversité, les amis, c’est très bien.

    Voilà pourquoi le Père Noël du Devoir, toujours aussi cohérent, n’hésite pas à souhaiter longue vie à la diversité.

    Puisse cette nouvelle résolution durer au-delà du temps des Fêtes…

  • Marc Therrien - Abonné 21 décembre 2019 15 h 36

    Et bientôt, le Père Noël en mal du Pôle Nord en perdition


    Avec le Pöle Nord qui semble-t-il n'arrêtera pas de fondre, il faudra peut-être que le Père Noël se joigne bientôt à Greta Thunberg pour avertir tout le monde qu'il ne lui sera peut-être plus aussi facile de produire ces milliards de cadeaux pour répandre la joie et l'allégresse dans l'insouciance.

    Marc Therrien

    • Gaetan Fortin - Abonné 22 décembre 2019 01 h 35

      Je ne sais pas si le Père Noël est en mal de diversité, mais il y a une chose qui crève les yeux, c'est que le devoir lui, est terriblement en mal de diversité au risque même de lasser une bonne part de son lectorat et de porter atteinte à sa crédibilité, genre deux lettres dans la section "idées" discréditant le film "Antigone" pour avoir négligé le point de vue d'une certaine population.

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 22 décembre 2019 17 h 51

      À Gaétan Fortin :

      Effectivement, le concept d'appropriation culturelle, appliquée aux arts de la scène et du spectacle, est le comble du ridicule. C'est perpétuer l'importance démesurée accordée à la pigmentation de la peau. Ce qui, disons-le franchement, est à la base du racisme.

      En somme, c'est de l'antiracisme raciste. Pas étonnant que cela vienne des Anglo-Saxons. Eux toujours pleins de bonnes intentions qui tournent au vinaigre…

      Si le Devoir veut s'attaquer à la blanchitude de la représentation du Père Noël, du Petit Jésus, d'Adam ou d'Êve, c'est très bien.

      Toutefois, si le Devoir veut faire la morale aux autres, il devrait commencer par embaucher plus de journalistes et de chroniqueurs 'de la diversité'. Parce que la rédaction du Devoir est un peu trop 'pâle' à mon goût. Aussi pâle que le sont les Pères Noël des centres commerciaux.