La «violence» pour protéger un gazoduc en Colombie-Britannique

La GRC était prête à prendre les grands moyens pour faire respecter l’injonction, a découvert le quotidien britannique en mettant la main sur des documents internes de la police fédérale.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne La GRC était prête à prendre les grands moyens pour faire respecter l’injonction, a découvert le quotidien britannique en mettant la main sur des documents internes de la police fédérale.

Le recours autorisé à la force policière « létale » pour déloger des Autochtones opposés à la construction d’un pipeline de gaz naturel en Colombie-Britannique, en janvier dernier, soulève l’indignation des Premières Nations et des défenseurs des droits de la personne.

Les policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) ont reçu l’autorisation de tirer sur les manifestants et de recourir à toute la « violence » nécessaire pour démanteler une barricade érigée par des Autochtones non armés, a révélé une enquête du quotidien britannique The Guardian.

Le gazoduc Coastal GasLink, long de 670 kilomètres, fait partie du « plus grand projet d’investissement privé de l’histoire canadienne », avait déclaré le premier ministre Justin Trudeau en octobre 2018. Ottawa a investi 275 millions dans ce projet qui comporte une usine de liquéfaction du gaz naturel, un pipeline et un terminal maritime. Le projet de 40 milliards de dollars créera 10 000 emplois au plus fort des travaux de construction, avait souligné le premier ministre.

Le terminal doit permettre d’exporter au moins 26 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié par année, principalement vers l’Asie, ce qui représente environ 20 % de la production de gaz au Canada.

La nation Wet’suwet’en s’oppose au passage du gazoduc sur un territoire qu’elle revendique devant les tribunaux. Celui-ci doit passer sous la rivière Morice, jugée cruciale pour la région. Le consortium LNG Canada, promoteur du projet, avait obtenu une injonction provisoire interdisant la présence de barricades pour bloquer les ouvriers de TC Energy (anciennement TransCanada) — responsable de la construction.

La GRC était prête à prendre les grands moyens pour faire respecter l’injonction, a découvert le quotidien britannique en mettant la main sur des documents internes de la police fédérale. La police a arrêté 14 manifestants pacifiques le 7 janvier 2019. Les agents étaient prêts à recourir à la force « létale ».

L’expression « létale » a été utilisée hors contexte, explique au Devoir la sergente Janelle Shoihet, de la GRC en Colombie-Britannique. Il s’agit d’un terme générique [« observation létale »] qui « ne mène pas à une action autre que l’observation », a-t-elle précisé. « La référence à l’observation létale, pour la GRC et pour les forces policières partout dans le monde, indique une position d’observation prise par des policiers armés pour assurer la protection de la police et de la population », écrit la sergente.

Le « progrès » d’abord

Les explications de la GRC n’ont pas convaincu les Premières Nations de la Colombie-Britannique, qui luttent depuis des décennies pour revendiquer des droits ancestraux. « Rien n’a changé en 150 ans ! Ils sont prêts à nous tuer pour nos terres et à voler nos enfants », a réagi sur Twitter le groupe Gidimt’en Checkpoint.

Dans ses documents internes, la GRC avait évoqué la possibilité de remettre aux services sociaux des enfants qui se seraient trouvés sur les lieux de la barricade — d’où l’accusation de « voler nos enfants », un traumatisme bien documenté par l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

« La GRC ne fait que renouveler ses premières responsabilités qui étaient de tasser les peuples autochtones pour laisser place au progrès », dit Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador. Cet épisode rappelle que les mentalités restent les mêmes malgré les excuses de la GRC dans la foulée de l’enquête sur les femmes autochtones, souligne le chef Picard.

L’avocate Karina Kesserwan, spécialiste du droit autochtone, explique que le statut juridique des Premières Nations dans cette région de la Colombie-Britannique est très complexe : le consortium LNG Canada affirme avoir signé des ententes avec le conseil de bande de toutes les nations situées le long du gazoduc projeté, mais d’autres groupes traditionnels — opposés au projet — ont aussi voix au chapitre.

« Les tribunaux n’ont pas encore tranché au sujet des revendications territoriales dans cette région. D’ici là, la jurisprudence indique que les Autochtones doivent être consultés et accommodés, mais ces notions laissent place à interprétation », dit-elle.