2019, année de bouleversements

Après le passage du puissant cyclone Idai sur la côte du Mozambique, en mars, la désolation s’étalait à perte de vue. Cette énième catastrophe est venue confirmer à quel point les phénomènes climatiques extrêmes se multiplient dans le monde.
Photo: Yasuyoshi Chiba Agence France-Presse Après le passage du puissant cyclone Idai sur la côte du Mozambique, en mars, la désolation s’étalait à perte de vue. Cette énième catastrophe est venue confirmer à quel point les phénomènes climatiques extrêmes se multiplient dans le monde.

Greta, visage de l’urgence climatique

En un an, Greta Thunberg a fait d’une grève scolaire toute personnelle une vague mondiale d’une formidable portée et d’une puissance rare : des millions de personnes ont ainsi emboîté le pas de la jeune militante suédoise pour réclamer des mesures concrètes — et draconiennes — afin d’enrayer le réchauffement climatique causé par les activités humaines. À Montréal, cela s’est mesuré dans ce qui a été qualifié de plus importante manifestation de l’histoire, avec un nombre estimé de 500 000 personnes dans les rues de la métropole à la fin septembre (ce fut l’une des nombreuses marches pour le climat qui ont animé les vendredis de la planète). Dans le texte qui accompagne sa sélection comme personnalité de l’année 2019 — c’est la plus jeune de l’histoire à être ainsi honorée —, le magazine Time rappelait qu’à la crise climatique, Thunberg « ne propose pas de solution magique ». Son rôle, son pouvoir sont ailleurs : dans le fait d’avoir mis en marche (littéralement) tous ces jeunes et moins jeunes qui voient venir la catastrophe et exigent des changements urgents. La vigueur et la rigueur de son message en dérangent plusieurs (à commencer par le président Trump), mais il inspire surtout des prises de conscience fondamentales autour de la notion d’urgence climatique. Dans un monde fragmenté, elle a imposé une voix qui transcende les frontières, les opinions politiques, les classes sociales, notait encore le Time.

Guillaume Bourgault-Côté

 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La jeune militante Greta Thunberg lors de sa venue à Montréal pour une marche historique.

Bianca domine, les Raptors aussi

Au début de la saison de tennis 2019, l’Ontarienne Bianca Andreescu était classée 178e joueuse au monde. Et où la trouve-t-on aujourd’hui ? Au cinquième échelon d’un classement qu’elle peut légitimement rêver de dominer dans un avenir proche. Sa formidable progression a été jalonnée d’un premier titre du Grand Chelem, obtenu contre Serena Williams à New York (c’est la seule Canadienne, homme ou femme, à avoir réalisé un tel exploit), et de deux autres titres majeurs à Indian Wells et à Toronto. Gagnante du trophée Lou-Marsh de l’athlète canadien par excellence, choisie meilleure nouvelle venue du circuit de la WTA, Andreescu mène avec Denis Shapovalov (15e chez les hommes) et Félix Auger-Aliassime (21e) une jeune délégation canadienne dont le talent flamboyant surprend le tennis mondial. Dans le même ordre d’idées — le Canada qui domine un sport où on ne l’attend pas (alors qu’il ne domine plus son propre sport national sur glace) —, 2019 aura aussi été l’année des Raptors de Toronto, champions de la National Basketball Association en juin : jamais le basketball américain n’avait vu son trophée franchir la frontière nord. Le parcours des Raptors en séries aura été suivi d’un bout à l’autre du pays, avec le slogan « We the North » comme un gigantesque cri de ralliement.

Guillaume Bourgault-Côté

 
Photo: Sarah Stier Associated Press Quand Bianca Andreescu a remporté le US Open en venant à bout de Serena Williams, en septembre, elle s’est couchée sur le terrain, les bras en croix.

Justin Trudeau perd des plumes

La bonne nouvelle pour Justin Trudeau, c’est qu’il est toujours premier ministre en cette fin 2019 — malgré la controverse SNC-Lavalin, ou celle sur son recours à des « blackface » pour imiter Aladin ou Harry Belafonte. La moins bonne nouvelle, toutefois, c’est que son gouvernement ne détient plus une majorité de sièges au Parlement, et que les conservateurs ont récolté plus de votes que les libéraux au scrutin du 21 octobre : il y a là des messages que M. Trudeau assure avoir compris. À travers ces plumes libérales envolées, les élections ont sensiblement redessiné la carte politique canadienne. Au Québec, la résurgence — certains diront résurrection — du Bloc québécois s’est largement faite aux dépens du Nouveau Parti démocratique (et aux crochets d’un discours volontairement caquiste). Les Prairies ont carrément rejeté les libéraux, les Maritimes les ont fait reculer. Les verts n’ont pas progressé comme souhaité (un siège de plus, et une cheffe en moins), alors que le Parti populaire de Maxime Bernier est resté confiné dans une marge étroite. Et dans ce portrait en mutation, une victime collatérale : malgré sa volonté de rester en poste, le chef conservateur Andrew Scheer n’aura pas résisté au ressac. Fin de parcours pour lui, et course ouverte pour le remplacer en 2020.

Guillaume Bourgault-Côté

 
Photo: Sebastien St-Jean Agence France-Presse Le soir du scrutin fédéral, le 21 octobre dernier, au moment de monter sur scène, le premier ministre Justin Trudeau savait qu’il avait obtenu un nouveau mandat, mais moins glorieux: minoritaire.

« Au Québec, c’est comme ça qu’on vit »

« Ça fait plus de 10 ans qu’on débat des signes religieux », soulignait François Legault dans la vidéo de 140 secondes qu’il a enregistrée à la fin mars pour défendre son projet de loi sur la laïcité. Le sous-texte était que la discussion avait assez duré — d’autant que pour le premier ministre, l’affaire était entendue : « Au Québec, c’est comme ça qu’on vit », point final. Mais dans les faits, il restait visiblement beaucoup à débattre, parce que le projet de loi 21 a suscité moult commentaires / opinions / chemises déchirées. L’adoption du texte législatif — par le bâillon avant l’été — n’a ainsi pas mis le couvercle sur la marmite : ce fut même un élément important de la campagne électorale fédérale, Justin Trudeau laissant ouverte la porte à une éventuelle participation d’Ottawa dans une contestation judiciaire de la loi. La Loi sur la laïcité de l’État a aussi incité le gouvernement manitobain à se payer une campagne publicitaire enjoignant aux Québécois échaudés par les nouvelles règles de déménager dans cette province. Vingt et un arguments étaient mis en avant, dont la présence de microbrasseries (no 20), la possibilité de profiter d’un « véritable climat à quatre saisons » (no 18), de visiter le Musée canadien des droits de la personne (no 12) ou, plus poétiquement, d’admirer les « aurores boréales célèbres dans le monde tandis qu’elles dansent dans le ciel nocturne » (no 13). Tout ça avec un signe religieux, si désiré.

Guillaume Bourgault-Côté

 

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L'année 2019 en images

Les données fuient

Tout a commencé le 20 juin par un avis de convocation pour une conférence de presse. Le Mouvement Desjardins souhaitait s’adresser aux médias pour « informer ses membres d’une situation qui pourrait les concerner ». Une annonce d’autant plus mystérieuse que la police de Laval allait être sur place. Or, la fuite de renseignements personnels au sein de l’institution n’aura finalement laissé personne indifférent. Pensons à ses 4,2 millions de membres particuliers, bien sûr, dont des milliers se sont abonnés au service de surveillance d’Equifax. Mais mentionnons aussi la classe politique, à laquelle certains ont (re) demandé de moderniser les lois sur la protection des données personnelles. Le gouvernement Legault a déposé un projet de loi pour encadrer le fonctionnement des agences d’évaluation de crédit, et compte en présenter un autre pour resserrer la protection des renseignements, un projet sur lequel la ministre de la Justice travaillait avant même l’incident chez Desjardins. Mais faudrait-il aller plus loin, vu l’ampleur d’un problème qui a affecté plusieurs autres compagnies dans les dernières années ? À ce jour, pas moins de 28 millions de personnes ont été touchées par des fuites, selon le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada. Serait-il par exemple temps d’adopter une identité numérique ? Après tout, les données « sont les ressources de l’économie de demain, comme l’eau, comme l’énergie », a relevé le président du Mouvement Desjardins, Guy Cormier.

François Desjardins

Un monde en manifs

« La mondialisation de la colère », titrait cet automne un numéro du Nouvel Obs pour décrire la succession de mouvements de contestation qui ont enflammé une partie de la planète tout au long de l’année — et qui demeurent actifs à bien des endroits. À la source de ces révoltes, plusieurs éléments touchant, selon les cas, le coût de la vie, la dénonciation de la corruption et des inégalités, l’usurpation du pouvoir, le désir de réformes démocratiques… Des causes multiples, mais une volonté commune de changements sociaux et politiques. Entre Hong Kong et la Catalogne, de la Bolivie au Chili, du Liban à l’Algérie, de l’Irak vers Haïti, en France et dans tant d’autres pays, des millions de personnes sont descendues dans la rue et ont défié les forces de l’ordre, parfois pendant plusieurs mois, encore et encore présentes pour marteler un message, faire entendre une colère. Et dans ces manifestations souvent sans précédent (les réseaux sociaux aident à des mobilisations rapides et massives), des centaines de citoyens ont laissé sur le pavé leur vie.

Guillaume Bourgault-Côté

Des journaux en faillite

L’expression « On tue la une » a failli prendre un sens concret cette année au Québec. La déroute financière de Groupe Capitales Médias — l’entreprise dirigée par Martin Cauchon s’est placée en août sous la protection de la Loi sur l’insolvabilité et la faillite — a mis en péril la survie de six quotidiens régionaux de la province. Trois-Rivières, Gatineau, Sherbrooke, Saguenay et Granby sont ainsi passés à un cheveu de perdre leur journal local, sans compter Le Soleil de Québec. Et même si le plan de relance de ces médias par des coopératives est approuvé lundi prochain, celui-ci ne sera pas sans conséquence : réduction d’effectifs, gel des salaires… et terminaison des régimes de retraite de près de 950 ex-employés, qui verront leur rente amputée d’environ 30 % dès le 1er janvier. Plus largement, 2019 restera l’année où les gouvernements (Québec et Ottawa) ont pris la mesure de l’ampleur de la crise qui frappe les médias écrits — à cause, notamment, des pertes de revenus publicitaires désormais accaparés par les géants du Web. Les gouvernements Trudeau et Legault ont chacun déposé des plans d’aide qui comprennent notamment des crédits d’impôt sur la masse salariale des entreprises de presse.

Guillaume Bourgault-Côté

Les eaux troubles autour de SNC

On aura déjà vu des années plus joyeuses : pour l’essentiel de 2019, le nom de SNC-Lavalin aura été associé soit à une « affaire » politique, soit à des procès impliquant de la corruption en Libye. Sur le front judiciaire, l’année se termine au moins avec des dossiers réglés. Une division de SNC a plaidé coupable cette semaine à une accusation de fraude pour des gestes posés en Libye entre 2001 et 2011 — cela a permis l’arrêt des procédures pour d’autres accusations visant d’autres branches du géant. Quelques jours plus tôt, un ex-cadre de l’entreprise (Sami Bebawi) a pour sa part été reconnu coupable de fraude et de corruption pour le même vaste dossier libyen. Quant au volet politique, c’est la volonté de l’entreprise de négocier un accord de réparation avec le gouvernement pour éviter un procès criminel qui a été au coeur de l’affaire qui a ébranlé la colline Parlementaire pendant plusieurs mois. « Justin Trudeau s’est prévalu de sa position d’autorité sur [l’ex-ministre de la Justice Jody] Wilson-Raybould pour tenter d’influencer sa décision » de ne pas inviter SNC-Lavalin à négocier un tel accord, concluait en août le commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique. Réélue comme députée indépendante (fait rare), Mme Wilson-Raybould a été choisie personnalité qui a le plus marqué l’actualité en 2019 par les directions des médias membres de La Presse canadienne.

Guillaume Bourgault-Côté

Des femmes au pouvoir (ou pas)

Parlons d’un jalon : la coalition qui dirige aujourd’hui la Finlande compte cinq partis qui sont tous menés par des femmes, dont quatre ont moins de 35 ans (incluant la première ministre, Sanna Marin). Ce n’est pas en soi une preuve que la parité est arrivée en politique… mais c’est néanmoins un symbole de certains progrès à cet égard. Aux États-Unis, le travail de Nancy Pelosi, cheffe des démocrates au Congrès, lui a valu d’être classée au troisième rang des femmes les plus puissantes au monde par le magazine Forbes — cela, dans le contexte où le Congrès américain compte un nombre record d’élues. Au Canada, les cinq grands partis ont réussi cet automne pour la première fois à dépasser le seuil de 40 % de candidates à une élection. Tout baigne, donc ? En fait, cette progression n’a pour ainsi dire rien donné en résultats nets : le Parlement fédéral compte ainsi aujourd’hui 29 % d’élues, ce qui place le Canada au 51e rang mondial en la matière. Le premier ministre Trudeau a tout de même respecté son engagement de composer un deuxième Cabinet paritaire.

Guillaume Bourgault-Côté

Le boomerang commercial

La croissance économique mondiale est tombée cette année à son niveau le plus bas depuis la dernière récession. Une des raisons ? Les multiples guerres commerciales menées par le président américain contre plusieurs pays, notamment la Chine. L’effet délétère de l’escalade des tarifs, non seulement sur les échanges commerciaux, mais aussi sur la confiance des entreprises et des investisseurs, s’est fait sentir partout — y compris aux États-Unis et au Canada. Ces derniers s’en sont malgré tout relativement bien tiré cette année grâce aux politiques monétaires accommodantes de leurs banques centrales, la belle vigueur de la consommation des ménages et la bonne tenue du marché immobilier. Peu affecté par les difficultés de l’industrie pétrolière canadienne et fort d’un gouvernement disposant de surplus budgétaires, le Québec a affiché la meilleure performance des provinces. La récente conclusion d’une trêve entre Washington et Pékin, de même que d’un compromis entre la Maison-Blanche et la majorité démocrate au Congrès sur l’éventuelle ratification d’un nouvel Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM) fait espérer, à défaut d’un retour de la paix commerciale, à tout le moins un apaisement sur le front commercial ces prochains mois. C’est à souhaiter, les guerres en cours menaçant « d’entraîner des changements qui perdureront pendant une génération », a prévenu le Fonds monétaire international (FMI).

Éric Desrosiers

Électrochoc collectif sur la maltraitance

À Granby, une fillette de 7 ans, signalée plusieurs fois à l’attention des autorités de la protection de l’enfance, meurt le 30 avril. Sa sombre histoire, qui n’éclaire pas toutes les formes de maltraitance, va prendre l’allure d’un électrochoc collectif. Le 30 mai, le gouvernement lance une Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, placée sous la direction de Régine Laurent, ancienne tête dirigeante de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ). Enjeu de santé publique, la maltraitance se trouve au confluent de plusieurs questions sociales : accès à l’éducation, au logement, pauvreté, inégalités, discrimination, etc. On compte désormais plus de 105 000 signalements d’enfants par année. Près du double d’il y a dix ans. Plusieurs témoins ont observé devant la commission que les mesures de compressions budgétaires orchestrées au cours des dernières années avaient créé une cacophonie dans les services dont la jeunesse a beaucoup pâti. À mi-chemin de ses travaux, au moment de prendre la pause des Fêtes, la commission avançait cinq recommandations préliminaires, en faisant le constat que l’aide aux familles, aux enfants et aux organismes communautaires voués à les aider est tout à fait insuffisante au Québec. Sera-t-elle écoutée par le gouvernement ? L’ensemble des recommandations doit être formulé en 2020.

Jean-François Nadeau

Destituer Trump

Le grand livre de la présidence américaine — comment l’exercer, comment l’incarner — ne sera plus jamais le même après le passage de Donald Trump. Sa troisième année de mandat n’aura pas différé des autres : publication du rapport Mueller sur l’ingérence de Moscou dans la présidentielle de 2016, plus longue fermeture de l’administration de l’histoire (« shutdown »), suite de la saga du mur avec le Mexique, conflits commerciaux, altercation avec Justin Trudeau (qu’il trouve « hypocrite »), sommet raté avec Kim Jong-un, innombrables tweets incendiaires… Ce fut rebondissement sur rebondissement. Mais c’est sûrement par l’ajout du nom de Donald Trump à une page très rarement fréquentée de ce grand livre — celle des présidents qui ont fait l’objet d’une procédure de destitution — qu’on associera 2019 à l’avenir. Après Andrew Johnson en 1868 et Bill Clinton en 1998, Trump est devenu cette semaine le troisième président de l’histoire mis en accusation. La Chambre des représentants lui reproche d’avoir demandé à l’Ukraine d’enquêter sur un de ses rivaux potentiels à la présidentielle de 2020, Joe Biden. Donald Trump, qui se dit victime de « harcèlement présidentiel » et certifie que son appel au président ukrainien était « parfait », voit peut-être son ego écorché… mais il devrait néanmoins être sauvé par la majorité républicaine qui contrôle le Sénat (où le procès en destitution doit être organisé).

Guillaume Bourgault-Côté