Un confident venu du pôle Nord

Depuis une dizaine d’années, à l’approche des Fêtes, Pierre Dastous laisse pousser sa barbe, revêt son costume de père Noël et se prépare mentalement à recevoir son lot d’histoires parfois difficiles.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Depuis une dizaine d’années, à l’approche des Fêtes, Pierre Dastous laisse pousser sa barbe, revêt son costume de père Noël et se prépare mentalement à recevoir son lot d’histoires parfois difficiles.

Ami des tout-petits, allié des plus grands, le père Noël refait son apparition dans l’imaginaire collectif à l’approche du temps des Fêtes. Marchand de bonheur et distributeur de cadeaux, le sympathique et mythique bonhomme est surtout devenu un confident.

« Êtes-vous le vrai père Noël ? » C’est la question à laquelle Pierre Dastous doit le plus souvent répondre, qu’il ait revêtu ou non son costume rouge et blanc. Il faut dire que la ressemblance est frappante : cheveux grisonnants, barbe fournie, un air jovial, une voix douce et le sourire jusqu’aux oreilles — lorsqu’il ne sourit pas juste avec ses yeux.

« Si dans ton coeur, tu crois au père Noël, eh bien, oui, je suis le vrai père Noël. Et si tu doutes, tire donc sur ma barbe », répond-il à chaque fois, ravi de voir l’émerveillement dans les yeux des enfants.

Alors qu’il dépose son costume enveloppé d’une housse dans la cuisine d’un restaurant de la Place Bell — où Le Devoir lui a donné rendez-vous —, Pierre Dastous, 67 ans, raconte avoir enfilé cet habit pour la première fois il y a une dizaine d’années, pour dépanner la pharmacie où son épouse travaille.


Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a rapidement pris goût. Depuis deux ans, il est membre de l’Agence des pères Noël professionnels du Québec (APNPQ) et endosse ce rôle à temps plein entre novembre et janvier dans des centres commerciaux, des événements d’entreprise ou des soupers de famille.

« Le reste de l’année, je suis planificateur financier indépendant. » Il s’interrompt un instant, sa trousse de maquillage à la main. Direction la salle de bain, car le temps commence à presser. Dans moins d’une heure, une centaine d’enfants surexcités se presseront devant lui, leurs cadeaux de rêve plein la tête. « Mais demandez à ma femme, elle vous répondra que je suis père Noël 365 jours par année. Une fois que tu as commencé, tu ne sors plus vraiment de ton personnage », ajoute-t-il, le regard complice.

À l’approche des Fêtes, le même scénario se répète : il laisse pousser sa barbe, se renseigne sur les derniers jouets à la mode, et pratique allègrement son plus beau « Ho ! Ho ! Ho ! » Il se prépare mentalement et émotionnellement aussi. Car, pour être un bon père Noël, il faut avoir le coeur bien accroché.

« Chaque année amène son lot d’histoires et de confidences parfois difficiles. Les enfants me demandent souvent de faire revenir papa avec maman pour Noël, de ramener grand-maman du ciel, ou de guérir le petit frère gravement malade », témoigne M. Dastous, le trémolo dans la voix. C’est sans parler des « bobos du quotidien » : les disputes entre frères et soeurs, les réprimandes des parents, les monstres cachés sous le lit ou encore l’intimidation à l’école.

Le père Noël n’est donc plus uniquement ce « bon gros bonhomme sympathique » qui apporte des cadeaux aux enfants sages. « C’est devenu avant tout un confident », soutient Pierre Dastous.

Et les tout-petits ne sont pas les seuls à se tourner vers lui pour raconter leurs malheurs et trouver du réconfort. « Je rencontre souvent des adultes qui aimeraient aussi croire au père Noël. Ils viennent me voir, un peu gênés. C’est qu’ils ont besoin de parler ».

[Le père Noël], c’est un personnage qui écoute, qui ne juge pas, qui a du temps pour nous. Il est foncièrement bon et ne cache aucune mesquinerie. C’est quelque chose qu’on perd un peu à notre époque.

Il raconte l’histoire de cette femme de 92 ans venue s’asseoir sur ses genoux pour lui raconter sa vie et lui demander de rester en santé. Il y a aussi eu cette dame dans la soixantaine : incapable de magasiner seule une nouvelle télévision pour remplacer l’ancienne, elle est venue demander conseil au père Noël. Il se rappelle aussi de cet homme, mi-quarantaine, qui souhaitait pour Noël retrouver son ex-copine.

« Je me souviens d’une histoire particulièrement difficile… une dame à qui on venait de diagnostiquer un cancer. Elle m’a simplement demandé de guérir pour Noël », lance-t-il, se détournant un instant du miroir devant lequel il était occupé à teindre ses sourcils en blanc. Ému, il prend une grande respiration. « Tu réponds quoi à ça ? »

 
Écoutez le plus beau souvenir de Noël de Pierre Dastous​

Besoin d’une écoute

Le professeur de psychologie à l’Université d’Ottawa Jean-François Bureau ne s’étonne pas de voir petits et grands confier leurs états d’âme à un parfait inconnu habillé en père Noël. « On a besoin plus que jamais du père Noël aujourd’hui, de quelqu’un qui met sa main sur notre épaule pour nous dire “je t’écoute et je te comprends” », estime-t-il. « C’est un personnage qui écoute, qui ne juge pas, qui a du temps pour nous. Il est foncièrement bon et ne cache aucune mesquinerie. C’est quelque chose qu’on perd un peu à notre époque ».

Car le lien social ne cesse de s’effriter depuis plusieurs dizaines d’années dans les sociétés occidentales. Non seulement les gens ne prennent plus le temps de se parler, mais ils ne savent simplement plus à qui se confier. « Si on remonte dans les années 1950, les familles étaient beaucoup plus nombreuses et soudées, explique M. Bureau. On pouvait aussi compter sur sa communauté religieuse et parler à un prêtre. Les enfants avaient aussi une plus grande écoute de leur professeur, qui avait davantage de temps pour eux qu’aujourd’hui ».

Le père Noël vient donc naturellement pallier ce manque. Le professeur compare même son rôle à celui des lignes d’écoute, où les gens appellent pour se confier, sans rien attendre en retour qu’une écoute et quelques conseils.

Meilleure formation

Encore faut-il savoir quoi répondre. « Il faut trouver les bons mots, intervenir rapidement et de façon authentique. C’est beaucoup de responsabilités », note M. Bureau, estimant que des organismes pourraient offrir une formation de quelques heures sur la relation d’aide aux apprentis pères Noël. Car, contrairement aux intervenants et bénévoles des lignes d’écoute, ils doivent improviser et se fier uniquement à leur jugement.

Les membres de l’APNPQ ont bien une formation d’une journée par année, mais celle-ci leur enseigne surtout comment se comporter avec un enfant : comment se positionner pour les photos, comment porter l’enfant, quoi lui répondre s’il demande un cadeau coûteux ou s’il parle de séparation ou de décès. « Pour les adultes, c’est différent. Ils savent bien que le père Noël n’existe pas et n’ont pas la candeur d’un enfant. On doit alors se débrouiller et faire notre gros possible pour les aider », explique Pierre Dastous.

De sa propre initiative, il est récemment allé chercher de l’aide auprès d’un intervenant de la maison de soins palliatifs Adhémar-Dion. Une collègue de sa femme lui a demandé d’écrire une lettre pour sa mère, qui est sur le point de vivre son dernier Noël. « Elle est en phase terminale. Est-ce qu’elle en a pour trois semaines ou pour trois mois ? Je ne sais pas. Mais ça fait deux semaines que je réfléchis à quoi lui écrire, à tel point que ça me réveille la nuit », raconte-t-il, la voix tremblotante, visiblement affecté par la situation.

S’il a déjà couché quelques mots sur papier, il veut encore personnaliser davantage sa lettre en se renseignant sur la dame auprès de ses proches. C’est que Pierre Dastous prend son rôle au sérieux, qu’il ait son costume sur le dos ou non. « Si je suis capable d’aider les gens, de leur redonner le sourire ou de voir la magie dans les yeux des enfants, moi, ça fait ma journée. C’est ça qui me fait continuer », soutient-il de sa voix douce, souriant avec ses yeux.

Pierre Dastous fait une dernière vérification : bonnet, ceinture, gants… Tout est en place. Le trac monte peu à peu, fait-il savoir, mais « il n’y a rien là ». Après tout, le père Noël en a vu d’autres ; c’est un vieux routier.

Père Noël, le b.a.-ba

N’est pas père Noël qui veut au Québec. Le récent congédiement d’un de ses représentants à Cowansville — jugé « froid » et « peu accueillant » — en témoigne. Plus qu’un passe-temps, jouer le chef du pôle Nord est tout un métier, voire une passion.

« L’amour des enfants, la volonté de faire plaisir et d’aider les gens, la passion de transmettre la magie de Noël : ce sont des critères essentiels », affirme Victor Gaudreault, directeur de l’Agence des pères Noël professionnels du Québec. Il en sait quelque chose puisqu’il endosse lui-même ce rôle, et c’est lui qui sélectionne et forme les apprentis pères Noël de l’agence. L’homme congédié au centre commercial de Cowansville n’en faisait d’ailleurs pas partie.

Autre critère obligatoire, et non des moindres : « un passé propre à 100 % ». Chaque année, l’agence vérifie les antécédents de chacun de ses pères Noël auprès de la Sûreté du Québec.

Un bon père Noël doit également faire preuve d’intelligence émotionnelle et avoir un bon jugement, selon M. Gaudreault. Car il ne s’agit pas juste de faire des sourires et de distribuer des cadeaux. « Les enfants se confient, il faut donc savoir les écouter et les conseiller, leur montrer qu’on les comprend », explique-t-il.

La formation qu’il donne une journée par année à son équipe s’attarde notamment sur cet aspect : il ne faut pas donner de faux espoirs, mais apporter du réconfort et du soutien.

Et le physique dans tout ça ? Ce n’est pas « primordial », assure-t-il, puisque la qualité des costumes — barbe, perruque et fausse bedaine — fait maintenant tout le travail. « Mais si on trouve un père Noël de 6 pieds avec un bon 250 livres, autour de 60 ans, c’est sûr que ça facilite la tâche », dit-il en riant.
1 commentaire
  • Denis Carrier - Abonné 20 décembre 2019 20 h 45

    Fête de la consommation

    La fête de Noël, dabord une fête religieuse, est devenue une fête commerciale, celle de la mascotte de la Cie Coca-cola mieux connue sous le sobriquet de «Père Noël». Le Devoir y contibue à plein régime, en y consacrant aujourd’hui pas moins de trois articles. Avec Coke y’a d’la joie!