Commission Laurent: les enfants ne peuvent plus attendre

La présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir La présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent

« On parle d’agir maintenant », dit Régine Laurent en entrevue au Devoir, tout en rythmant son propos par de petits coups secs portés sur une table blanche. À mi-chemin de ses travaux, la présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse avance déjà cinq recommandations. « On a entendu des histoires qui font mal au coeur, dit-elle. On ne peut pas rester les bras croisés ».

L’aide aux familles, aux enfants et aux organismes communautaires voués à les aider est tout à fait insuffisante au Québec, dit Mme Laurent. « Il manque cruellement de services en première ligne. »

Parce que « le gouvernement est en processus budgétaire », la Commission souhaite l’informer dès maintenant des recommandations qui peuvent être réalisées tout de suite. Elle jugera d’ailleurs le «sérieux» du gouvernement à la lumière du prochain budget.

Sitôt ces cinq recommandations dévoilées, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Lionel Carmant, s’est empressé de réagir. « Je veux la rassurer : les recommandations ne seront pas tablettées. D’ici le prochain budget, on va mettre sur pied des mesures pour aider la première ligne. » Le ministre Carmant n’a toutefois pas voulu dire si les cinq recommandations de la commission Laurent seront mises en oeuvre. « Il faut qu’on les analyse », a-t-il répété, tout en disant avoir un préjugé « très favorable ». Le ministre a aussi affirmé qu’il souhaitait, au bénéfice des travailleurs de la DPJ, « valoriser leur travail », sans pour autant s’avancer sur l’idée de leur offrir une meilleure rémunération.

Exercer un leadership

Régine Laurent insiste pour dire que ces premières recommandations de la Commission doivent être appliquées tout de suite, sans plus tarder, même si elle comprend la nécessité de planifier le budget.

« Mais s’ils ont de l’argent, ils auraient pu faire des choses maintenant », laisse-t-elle tomber, tout en rappelant que le gouvernement jouit de surplus. « C’est une bonne situation financière, donc moi, je leur dis : “Vous avez les données : allez-y !” »

Au Devoir, elle dit souhaiter que le ministre Carmant « exerce un leadership ». « Il faut que le travail soit fait en amont pour qu’après, au budget, les programmes soient suffisamment pourvus. »

Peut-être que le ministre peut demander tout de suite, indique Régine Laurent, « à ce que les directives descendent de haut en bas, dans toutes les régions du Québec, qu’on évalue rapidement l’ensemble des jeunes qui ont des besoins. Si on ne le fait pas maintenant, on vient de perdre un an, un an et demi ». Du temps capital pour les enfants, répète-t-elle.

Les cinq recommandations de la Commission concernent « des programmes qui existent déjà » mais qui, faute de moyens, ne sont pas assez efficaces.

 Je veux rassurer [Régine Laurent] : les recommandations ne seront pas tablettées. D’ici le prochain budget, on va mettre sur pied des mesures pour aider la première ligne.

La Commission estime qu’il faut vite soutenir les quelque 260 organismes communautaires liés au développement des enfants, pour la plupart écartelés entre la recherche de financement et le travail social qu’ils ont à faire. Il faut accorder une aide financière à ces organismes, « d’un minimum de 200 000 $, pour assurer leurs frais de fonctionnement ».

Les enfants les plus à risque doivent pouvoir profiter de services de garde de qualité. En principe, 5 % des places des CPE sont réservées aux enfants suivis en CLSC. Si ces places ne sont pas utilisées, « il faut chercher à rejoindre les familles vulnérables en leur tendant la main ».

La Commission recommande aussi un vrai « déploiement de la déclaration de grossesse » dans toutes les régions, afin d’assurer la santé des bébés comme des mères. « Il s’agit simplement d’un formulaire à remplir par le médecin ou la sage-femme », ce qui permet au CLSC de prendre contact avec la femme enceinte pour la soutenir, selon ses besoins.

Un programme en périnatalité appelé SIPPE, destiné à accompagner les enfants avec des suppléments alimentaires, des rencontres prénatales et de l’aide financière, devrait être tonifié, recommande la Commission. Mme Laurent déplore qu’on ait sabré de tels programmes sociaux pour des fins d’économie.

Du soutien supplémentaire aux adolescents est aussi au nombre des recommandations. Pour ceux « dont le réseau social est affaibli et qui sont laissés seuls à 18 ans », la situation s’avère souvent chaotique. Il existe un programme de soutien dont le nombre de places est trop restreint. Ce programme « doit être développé à toutes les régions ».

Une terrible bactérie

« Si la maltraitance était une bactérie, on mettrait tout en place pour qu’elle ne se propage pas », dit Régine Laurent. Or on a laissé gonfler un terrible problème : « En 2005-2006, on était à peu près à 68 000 signalements. Selon le dernier rapport de la DPJ, on est désormais à plus de 105 000. Ce n’est pas parce qu’il y a plus d’enfants ou parce qu’on est devenu une société qui n’aime pas ses enfants », mais parce que les services ont été progressivement éliminés. « Cela conduit des gens à se tourner vers la DPJ, à qui l’on demande de pallier les manques accumulés partout ailleurs dans le système ! »

Plus d’actions ?

Pourquoi, entre autres choses, la Commission n’a-t-elle pas senti l’urgence d’agir aussi tout de suite sur d’autres fronts, par exemple quant à la surprésentation de certains groupes ethniques au sein de la DPJ ? « On a besoin de plus de travail. Il faut être capable de mieux documenter ça, de bien le chiffrer, de voir ce qui amène à cette surreprésentation, par exemple des communautés noires, pour être capable d’agir. » La Commission doit conduire plus de consultations, de recherches, d’expertises, dit-elle. Les travaux reprennent en janvier.


 
2 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 décembre 2019 07 h 30

    … Yahou !?!

    « Les cinq recommandations de la Commission concernent « des programmes qui existent déjà » mais qui, faute de moyens, ne sont pas assez efficaces. » (Jean-François Nadeau, Le Devoir) ; « Si la maltraitance était une bactérie, on mettrait tout en place pour qu’elle ne se propage pas » (Régine Laurent, Présidence, CSDEPJ)

    De ces citations, double yahou :

    A : De ces 5 recommandations, celle relative au « déploiement de la déclaration de grossesse » déconcerte ou étonne, surtout du point de vue de sa vision-mission susceptibles d’application « douteuse » ;

    B : Bien sûr que certes, mais comment l’éliminer ou le gérer si ce genre de maltraitance relèverait moins du monde des « bactéries » que celui d’un Système hésitant voire déresponsabilisé et en quête d’identité et de vision ?

    De ce yahou double …

    … Yahou !?! - 19 déc 2019 -

  • Renée Joyal - Abonnée 19 décembre 2019 20 h 49

    Une prise de position porteuse

    J'ai vivement apprécié les propos récents de madame Laurent. Inquiète au début des travaux de la Commission, je suis maintenant rassurée. Quand madame Laurent parle de prévention, j'applaudis. Quand elle dit qu'il ne faut pas réinventer la roue mais plutôt consolider des programmes (abolis pour cause de coupures) qui ont fait leurs preuves, je partage tout à fait son avis. Je suis persuadée que les réformes Barrette ont beaucoup nui au réseau. En "noyant" les services de protection de l'enfance dans les énormes CIUSS, on a démotivé des travailleurs de ce réseau, on a détruit un sentiment d'appartenance et affaibli une expertise particulière riche. Il y a sûrement des ajustements à faire au système, mais avant tout, il faut lui redonner l'autonomie et les ressources dont il a besoin. À titre d'ancienne professeure de droit de l'enfance, je dis: bravo, madame Laurent!