Le jeu libre de proximité pour contrer l’inactivité

Katherine Frohlich, professeure titulaire à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, note que le périmètre de mobilité indépendante d’un enfant de 8 ans a beaucoup rapetissé en un siècle.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Katherine Frohlich, professeure titulaire à l’École de santé publique de l’Université de Montréal, note que le périmètre de mobilité indépendante d’un enfant de 8 ans a beaucoup rapetissé en un siècle.

Comment ramener l’activité physique dans la vie des enfants et des adolescents, pour éviter les dommages physiques, psychologiques et économiques liés à une hausse de l’inactivité ? Une des avenues consiste à autoriser le jeu libre de proximité. Ce sujet a été au coeur de l’événement du 21 novembre dernier organisé par la Coalition Poids, Montréal physiquement active et le Centre d’écologie urbaine.

« On observe l’apparition de maladies d’adultes inactifs chez des enfants de 10 et 11 ans », souligne Corinne Voyer, directrice de la Coalition Poids. Près du tiers (30 %) des jeunes Québécois de 5 à 17 ans sont en situation de surpoids, selon Statistique Canada.

Qu’est-ce qui explique ce phénomène ? « L’environnement; certains favorisent un mode de vie actif, d’autres pas », répond Mme Voyer. Le milieu urbain façonne les inégalités sociales de santé, ajoute Katherine Frohlich, professeure titulaire à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Tous les enfants ne vivent pas à proximité d’un terrain de jeu. Et même quand c’est le cas, rien ne dit que les parents les laisseront s’y aventurer… seuls.

« Le périmètre de mobilité indépendante d’un enfant de 8 ans a drôlement rapetissé en un siècle, poursuit la professeure Frohlich. Le grand-père jouissait de 10 kilomètres d’autonomie. Le petit-fils, lui, peut s’éloigner de 300 mètres. »

On associe surtout le jeu libre au jeu dans la rue. L’idée n’est pas récente. On recense des play streets aux États-Unis dès les années 1920 et en Grande-Bretagne, dès les années 1930. Chicago, par exemple, a permis la création de 660 play streets depuis 2012 alors qu’en Grande-Bretagne on en a répertorié 660 en juin 2018.

Changer les règles

Au Québec, au moins 75 municipalités, dont Sainte-Julie, Sorel-Tracy et Stoneham, ont implanté le programme « Dans ma rue, on joue », lancé à l’origine par l’administration de Beloeil. Pour y arriver, il a fallu changer la réglementation.

En janvier 2014, le fils d’un résident de Beloeil reçoit un avertissement pour avoir joué au hockey dans la rue. Le citoyen s’en ouvre au conseiller municipal Pierre Verret. Vérification faite, ce comportement contrevient au règlement 16, qui stipule l’interdiction de jouer sur une place publique autre que celle pourvue d’équipements sportifs ou récréatifs! En novembre 2016, Beloeil dépose un projet de loi visant à modifier cette limitation. Et en juin 2017, la loi 122 accorde plus de pouvoir aux municipalités québécoises, dont celui d’autoriser le jeu dans certaines voies publiques.

Il existe de nombreuses déclinaisons du jeu libre. À Beloeil, lorsqu’une rue est déclarée zone de jeu libre, c’est pour une période allant de 7 h à 21 h. Il doit s’agir d’une artère locale ne comportant pas de zone courbe et équipée d’un éclairage de soir. Dans certains cas, aux abords des écoles par exemple, on interdit la circulation une heure avant le début des classes et une heure après. Ce fut le cas à Édimbourg. À Toronto, on a mené un projet pilote de trois jours. En Belgique, pendant sept jours consécutifs.

C’est une question de fréquence. Un enfant a plus de chance de jouer souvent dans la rue devant chez lui qu’au parc situé à quelques coins de rue. Et ainsi d’atteindre les cibles d’activité physique prescrites par l’Organisation mondiale de la santé.

Dans le quartier Rosemont–La Petite-Patrie, le projet de jeu libre a mené à la création de la première place publique pour enfants à Montréal : L’île aux volcans. Il a été porté par la conseillère municipale Stephanie Watt, qui s’inquiétait de la faible représentation des 8-9 ans dans les terrains de jeu. « J’ai proposé deux projets : un temporaire de type play street et une rue fermée de manière permanente. La fermeture de rue permanente, soit six mois consécutifs, a été retenue. Montréal compte peu de croissants et de places. On y trouve plutôt des rues avec circulation. On a fermé la rue pour apaiser les craintes des parents. »

À Beloeil, ce sont les citoyens qui ont fait la demande de transformer leur rue en espace de jeu libre sécurisé. L’Île aux volcans, elle, est une initiative municipale qui a fait l’objet d’un appel d’offres remporté par la firme montréalaise Castor et Pollux, une agence de paysage et de design urbain. Le Lion et la souris, une firme qui élabore des programmes et réalise des mandats autour du jeu libre et de l’école forestière, a quant à elle pour mandat d’observer comment les résidents utiliseront L’Île aux volcans, inaugurée à l’automne 2019.

Indicateurs qualitatifs

Quiconque a observé des jeunes sur un terrain de jeu sait qu’ils y sont fort actifs. Le sont-ils davantage dans un environnement de jeu libre ? « Pas forcément, répond la professeure Katherine Frohlich. C’est une question de fréquence. Un enfant a plus de chance de jouer souvent dans la rue devant chez lui qu’au parc situé à quelques coins de rue. Et ainsi d’atteindre les cibles d’activité physique prescrites par l’Organisation mondiale de la santé. »

Et les résultats ? Chaque fois qu’ils sont mesurés, ils s’avèrent positifs. Mais les indicateurs qualitatifs sont plus abondants que les indicateurs quantitatifs. On observe, par exemple, que le jeu libre développe la capacité à résoudre des problèmes et des conflits et favorise la socialisation. En 2020-2021, la professeure Frohlich, le Centre d’écologie urbaine de Montréal et d’autres partenaires mèneront quatre expériences — deux à Montréal et deux à Kingston — pour bonifier les données. Dans chaque ville, on expérimentera le jeu libre dans un quartier favorisé et dans un quartier défavorisé. À Montréal, on a ciblé les arrondissements d’Outremont et de Villeray–Parc-Extension. Les écoles et les rues seront choisies de façon participative. « Nous souhaitons que nos résultats servent à influer sur les politiques municipales », conclut Katherine Frohlich.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que l'appel d'offres pour le projet de L'Île aux volcans avait été remporté par la firme Le Lion et la souris, a été modifiée.