Scanner le visage plutôt que le billet

Selon des organisateurs d’événements, la reconnaissance faciale offrirait un accès rapide aux spectacles en éliminant le besoin de présenter un billet d’entrée papier ou numérique. Cette technologie, qui permet la lecture des visages au détail près, renforcerait également les mesures de sécurité et réduirait le risque de fraude.
Image: Infographie Le Devoir Selon des organisateurs d’événements, la reconnaissance faciale offrirait un accès rapide aux spectacles en éliminant le besoin de présenter un billet d’entrée papier ou numérique. Cette technologie, qui permet la lecture des visages au détail près, renforcerait également les mesures de sécurité et réduirait le risque de fraude.

Plutôt que d’attendre à la porte pour faire scanner leur billet de spectacle, les Montréalais pourraient bientôt valider leur entrée dans la salle grâce à leur visage. Plus simple d’utilisation pour l’industrie de la billetterie, la reconnaissance faciale inquiète certains experts du milieu qui craignent le partage involontaire par des millions de personnes des « données » de leur visage, destinées à gonfler des banques de données.

L’annonce d’un partenariat exclusif entre Ticketmaster et le Groupe CH — le propriétaire du Canadien de Montréal et l’une des plus importantes sociétés de sports et de divertissements du Québec — en a surpris plus d’un le 6 juin dernier, alors que le géant mondial de la billetterie avait fait part de ses plans d’alliance avec la start-up de reconnaissance faciale Blink Identity l’année précédente.

Si l’accord conclu permet dorénavant à l’entreprise québécoise de vendre et revendre ses divers billets exclusivement sur la plateforme de Ticketmaster, l’intégration potentielle de la reconnaissance faciale leur permettrait de capter les visages des millions d’adeptes de musique à Montréal.

« C’est fou. Ils pourraient avoir une base de données équivalant à 80 % de la population [québécoise] en quelques années à peine », assène Sarah Gagnon-Turcotte, conseillère en stratégie et innovation, qui s’interroge sur l’éthique de l’intelligence artificielle.

Le Groupe CH et ses deux divisions, L’Équipe Spectra et Evenko, englobent plus de 1500 événements annuels dans leur vingtaine de salles de spectacles, dont le Centre Bell et le MTelus. À cela viennent s’ajouter ses festivals de renommée mondiale, notamment Osheaga, Heavy Montréal, îleSoniq et le Festival international de jazz.

Technologie controversée

Pourquoi s’aventurer vers cette technologie, alors qu’elle est critiquée de toutes parts ? Selon des organisateurs, la reconnaissance faciale offrirait un accès rapide aux spectacles en éliminant le besoin de présenter un billet d’entrée papier ou numérique. Ils soutiennent également que la lecture des visages au détail près renforce les mesures de sécurité et réduit le risque de fraude.

Lors de sa tournée Reputation en 2018, l’équipe de sécurité de Taylor Swift avait déployé des appareils de reconnaissance faciale au Rose Bowl de Los Angeles, pour mieux repérer les harceleurs de la reine de la pop. Or, le magazine Rolling Stone a révélé que les écrans intelligents étaient utilisés pour capter les données des fans de la chanteuse à des fins de promotion et de marketing. Cette même année, le Madison Square Garden à New York avait discrètement installé un tel logiciel pour augmenter leurs mesures de sécurité.

Les données sont plus précieuses que le pétrole à l’heure actuelle. C’est important de bien connaître la démographie de sa clientèle […]  

« Le vol de cartes de crédit est le type de fraude le plus courant et cela devient très coûteux pour les producteurs d’événements. La [technologie] contribuerait à contrer et à éliminer [le problème] », soutient Nicholas Vincent, chargé de compte chez Vendini, la plateforme de billetterie derrière Igloofest et Piknic Électronik.

D’autre part, Mme Gagnon-Turcotte estime que l’ensemble des arguments invoqués n’est pas sérieux. « Montrer son billet pour qu’il soit scanné prend une demi-seconde. Si l’on veut assurer la sécurité, on va devoir faire des fouilles corporelles […] donc ce n’est pas vrai que les gens vont pouvoir entrer sans aucune barrière. »

Quant à l’argument de contrer la fraude et la revente de billets, elle y voit plutôt une volonté de contrôler le marché. « Ticketmaster va pouvoir […] faire des profits tout en préservant son monopole. Est-ce que ça vaut la contrepartie de réduire la protection de notre vie privée avec tous les risques de failles de sécurité ? Moi je dis non, un non retentissant. »

La possibilité que le Service de police de la Ville de Montréal mette sur pied des technologies de reconnaissance faciale a provoqué en août dernier tout un émoi quant aux questions de protection de la vie privée, et cette tendance lourde vers la sécurisation par voie de surveillance biométrique du visage s’amplifie. Au moins 75 pays utilisent activement la reconnaissance faciale à des fins de surveillance, et plus de la moitié sont perçus comme des démocraties libérales, selon un rapport publié le 17 septembre 2019 par la Fondation Carnegie pour la paix internationale. De l’ensemble, 63 pays (84 %) se procurent cette technologie auprès de compagnies chinoises.

Mais cette technologie n’a pas encore vu le jour chez Ticketmaster, qui a dû prendre un pas de recul en octobre à la suite de réactions négatives de groupes de défense de la vie privée et d’adeptes de musique. Malgré ces contrecoups, un courriel transmis au Devoir par un porte-parole indique que bien que les plans soient « en suspens pour le moment », un tel logiciel permettrait « toujours aux fans le droit de [consentir] » au captage des données personnelles, car ils devront accepter de faire scanner leur visage au lieu de présenter un billet.

De son côté, l’exploitant du Tricolore suit l’évolution du dossier de près. « On est bien au fait des technologies que [Ticketmaster] considère. On s’en va probablement vers [la reconnaissance faciale], mais pour l’instant [on n’est pas rendu là] encore », partage au bout du fil France Margaret Bélanger, vice-présidente exécutive des affaires commerciales et corporatives du Groupe CH.

Rentabiliser les données

« Les données sont plus précieuses que le pétrole à l’heure actuelle. C’est important de bien connaître la démographie de sa clientèle […] car cela mène à plus de contrats de commandite et à plus d’occasions de faire des profits. C’est là que ressort le véritable intérêt : savoir qui fréquente [l’événement] », affirme M. Vincent.

Il reste à voir si la reconnaissance faciale fera son chemin sur la scène montréalaise du divertissement, mais chose certaine, les mouvements financiers de Ticketmaster et de sa société mère Live Nation sont à surveiller. « Si leur pari réussit, ils ne seront plus uniquement dans la vente de spectacles. Ils vont devenir des entreprises technologiques de vente de données et d’analyses comportementales […] Malheureusement, cela se fait au détriment de la protection de la vie privée des individus », laisse tomber Mme Gagnon-Turcotte.