Du faux danger du maquillage

«C’est malheureux quand des adultes, des enseignants, établissent des limites qui visent essentiellement à empêcher des adolescents de trouver et de construire leur identité créative», pense Carole Méthot, artiste du maquillage et créatrice des looks d’Hubert Lenoir.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «C’est malheureux quand des adultes, des enseignants, établissent des limites qui visent essentiellement à empêcher des adolescents de trouver et de construire leur identité créative», pense Carole Méthot, artiste du maquillage et créatrice des looks d’Hubert Lenoir.

La suspension récente d’un étudiant de l’école Robert-Gravel qui arborait des maquillages artistiques élaborés a fait beaucoup de remous. Elle met surtout en relief la difficulté d’appliquer des codes uniformes à une époque d’éclatement identitaire, estime la sociologue Diane Pacom.
 

Ce qui unit les hommes de l’Égypte pharaonique, les notables français d’avant la Révolution et le guitariste des Rolling Stones, Keith Richards ? Pour autant que l’on sache, une seule chose : du maquillage au quotidien, joues fardées ou yeux soulignés de noir.

C’est aussi ce qui unit l’auteur-compositeur-interprète québécois Hubert Lenoir et cet étudiant montréalais de l’école Robert-Gravel qui a été suspendu il y a une quinzaine de jours : le maquillage, artistique — et ostentatoire — dans ces cas.

Aux yeux de la direction de l’école, le jeune ne respectait pas la règle qui permet aux garçons et aux filles un « maquillage léger ». « Honnêtement, je ne sais pas comment on peut décider ce qui est léger et ce qui ne l’est pas, relève en entretien Hubert Lenoir, qui a été cité comme inspiration par le jeune étudiant. Et sérieusement : s’il a envie de se maquiller comme ça, laissez-le donc faire ! C’est pas comme si tout le monde allait faire la même chose demain matin… »

La résonance de l’histoire tient aussi à ce qu’elle s’arrime à un phénomène plus large : le maquillage porté par des hommes sort peu à peu de la marge en Occident — du moins dans une forme plus discrète. L’Agence France-Presse soulignait plus tôt cette année que plusieurs grandes marques de cosmétiques ont ainsi développé des produits de maquillage destinés aux hommes. Givenchy, Chanel, Tom Ford, Jean Paul Gaultier ont tous investi ce marché stimulé par des influenceurs YouTube.

C’est là en quelque sorte un retour du balancier. Car à partir du Moyen-Âge, les aristocrates français se maquillaient abondamment, notamment de fard blanc. C’est qu’il fallait s’éclaircir le teint pour ne pas avoir la couleur de peau de ceux qui travaillaient aux champs et au soleil… La Révolution française a toutefois entraîné une sorte de dépouillement de plusieurs signes de distinction chez les hommes — beaux tissus, dentelles, perruques… et maquillage, qui ont pris l’ombre pendant plus de deux siècles.

Code de vie

On ne sait pas exactement ce qui a dérangé la direction de Robert-Gravel, qui a refusé nos demandes d’entretien. Le directeur de cet établissement réputé pour sa formation en théâtre a déjà indiqué à la CBC que le maquillage lourd — par rapport au maquillage plus « léger » qui serait permis pour les garçons et les filles — de l’étudiant visé n’était qu’un des éléments ayant mené à sa suspension.

« La situation ne peut se résumer qu’à une décision entourant l’application du code de vie de l’école, affirme aussi par écrit la Commission scolaire de Montréal. Plusieurs éléments de nature scolaire et personnelle ont guidé la décision prise par l’école. » Le code de vie de l’établissement ne fait pas mention du maquillage, mais parle de l’obligation d’avoir une « tenue décente et appropriée ».

Mais peu importe les autres éléments ayant contribué à la décision, on comprend que la question du maquillage a fait partie de la réflexion. C’est d’ailleurs pourquoi plusieurs étudiants de l’école montréalaise se sont mobilisés à la fin novembre pour aller en classe « lourdement » maquillés, en signe de solidarité avec un confrère dont tous ont souligné la précision et la beauté des maquillages.

« C’est malheureux quand des adultes, des enseignants, établissent des limites qui visent essentiellement à empêcher des adolescents de trouver et de construire leur identité créative », pense Carole Méthot, artiste du maquillage et créatrice des looks d’Hubert Lenoir. « C’est comme si on les forçait à rentrer dans un moule, qui revient à leur dire d’être quelqu’un d’autre. »

« Pour moi, que ce jeune ait eu la force d’aller à l’école comme ça tous les jours, c’est une preuve de courage vraiment fort, ajoute Hubert Lenoir. C’est pas ça qu’on veut de la part des jeunes, de se montrer différent, courageux ? »

Tout change

Sociologue spécialiste des changements sociaux et des phénomènes culturels, Diane Pacom relève qu’il devient « pratiquement impossible pour une école de baliser quoi que ce soit » sans se heurter rapidement à… l’époque.

C’est-à-dire ? « On est dans une ère où tout est instantané, spontané, passager », dit-elle. « C’est comme si tout était en work in progress, et qu’on cherchait surtout à ne jamais arriver à un : “ça y est, c’est fait, c’est fini”. »

La professeure de l’Université d’Ottawa poursuit : « Il n’y a pas beaucoup de terrains communs, on est dans une période d’individualisme le plus frappant, à l’état pur. Chaque individu se voit comme une oeuvre d’art. » Unique, singulière… et appelée à changer au « gré du temps, des humeurs, des modes » — citons la popularité d’Hubert Lenoir ou de la série télé Euphoria pour ce qui est du maquillage.

« C’est éphémère, et c’est ce qui crée le problème, dit Mme Pacom. On peut difficilement créer des règlements », qui seront vite en rupture de sens ou en retard sur une nouvelle expression.

En même temps, Diane Pacom rappelle que les manifestations d’un anticonformisme « extrême » demeurent marginales. « Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que de plus en plus de gens différents revendiquent des looks différents — comme si on était dans une sorte de buffet d’identités. Sauf qu’au-delà de ça, avec un pas de recul, je note surtout que la plupart des jeunes vivent dans une conformité incroyable, dit-elle. La marginalité d’aujourd’hui est peut-être plus présente et militante, mais ce n’est pas comme si c’était dangereux pour la société… »


 
10 commentaires
  • Robert Morin - Abonné 9 décembre 2019 07 h 23

    Pas «comme tout le monde»...

    Je suis le premier à préconiser l'originalité et à pourfendre le conformisme, mais quand je lis un raisonnement du genre «s’il a envie de se maquiller comme ça, laissez-le donc faire ! C’est pas comme si tout le monde allait faire la même chose demain matin», j'y vois un certain narcississime malsain apparenté à la logique des réseaux sociaux et des égoportraits. La mise en valeur du «moi» à tout prix peut-elle vraiment servir d'unique raison de vivre?

  • Samuel Prévert - Inscrit 9 décembre 2019 07 h 30

    Le rôle de l'école

    L'assemblée nationale, c'est l'assemblée nationale. Tu ne t'y présentes pas en coton ouaté.

    L'école, c'est l'école. Tu respectes les règlements. Le soir, les fins de semaines, durant les congés et les vacances, tu construis ton identité créatrice. Tu peux aussi t'inscrire dans une école de théâtre.

    Apprendre à fonctionner dans un environnement, c'est aussi le rôle de l'école. On ne fait pas toujours ce qu'on veut.

    • Nathalie Gascon - Abonnée 9 décembre 2019 20 h 32

      Il est dans une école de théâtre ,vous auriez dû vous renseigner .

    • Hélène Gervais - Abonnée 10 décembre 2019 06 h 41

      oui on le sait qu'il est dans une école de théâtre; mais il semble y avoir des règlements là aussi à respecter. S'y conformer durant les heures de classe fait partie de l'éducation à recevoir. Comme le disait plus haut M. Prévert, ils n'ont qu'à se déguiser en-dehors des heures de classe.

  • Luc Béliveau - Abonné 9 décembre 2019 08 h 23

    Du vrai danger de la fausse nouvelle.

    Après avoir été informé que l'étudiant en question n'avait pas été suspendu uniquement à cause de son maquillage, on aurait du chercher un autre sujet. C'est tout simplement pas une nouvelle. Beaucoup d'étudiants se font suspendre et on écrit pas un article à chaque fois. Vous voulez absolument écrire sur le maquillage au masculin, rien ne vous en empêche, nul besoin de faire de la désinformation. C'est vous qu'on devrait suspendre pour manque de rigueur.

    • Céline Delorme - Abonnée 9 décembre 2019 09 h 15

      Bien d'accord avec M Béliveau.
      Titre dans le Devoir en page 4: "Une preuve de courage" d'attirer l'attention à tout prix sur son apparence, uniquement pour se faire remarquer.... Titre vraiment insultant pour les gens réellement courageux. N'avez vous rien d'autre à dire?
      Si on veut parler du "courage" des étudiants, qu'on me montre la vie quotidienne d' un étudiant en fauteuil roulant qui a le courage de se rendre à l'école par tous les temps et de bien faire ses devoirs. Ou l'étudiant qui assiste ses petits fréres et soeurs dans la vie quotidienne quand sa mére est hospitalisée pour un cancer. etc, les marques de courage réel ne manquent pas!

  • Charles-Étienne Gill - Abonné 9 décembre 2019 11 h 55

    Citer l'AFP

    Quand on cite l'AFP pour dire que des grands noms de la mode ont fait du maquillage pour hommes, je décroche.

    L'école sert à instruire, éduquer et socialiser.
    Se maquiller et se costumer (sauf à certains moments consacrés), c'est nuire à l'instruction. Autoriser n'importe quoi, c'est contraire à l'éducation. Enfin, la compréhension des normes minimales pour le vivre ensemble participe de la socialisation.

    Pour des raisons évidentes, il faut éviter que les élèves arrivent avec 300 $ de vêtement sur eux, Noami Klein explique assez bien la chose dans «No Logo».

    Bien oui, on enferme dans des moeurs conformistes à l'école, mais ça demeure la norme vraiment moyenne qui permet quand même une certaine excentricité. On veut que les élèves se concentrent en classe, pas que la classe soit un théâtre. Le problème c'est que les médias mainstream sont en train de transformer un problème ponctuel et récurrent (la discipline à l'école VS les modes qui évoluent), en oppression.

    Le danger pour la société c'est pas les identités plus criantes, mais plutôt la transformation de la morale qui finit par promouvoir cette diversité comme si nos propres réactions conformistes étaient arriérées. En définitive, c'est une perte de temps, d'espace, de ressources pour le journal et d'attention pour le lecteur, il est là le problème.

    Aujourd'hui, je peux comprendre que l'on vienne, comme garçon, à l'école en jupe. Mais pas en mini-jupe (pour une raison évidente). Les normes, comme le maquillage ostentatoire, s'inscrivent dans cette dynamique d'une autorité qui doit pouvoir énoncer des règles et les renforcer.

    Il n'y avait vraiment aucune enquête criante, aucune recherche urgente, ok contact à rappeler pour que l'on nous propose ce texte social?

    Maintenant, un portrait de nos jeunes nous intéresse vraiment, savoir ce qui se passe à l'école est primordial, mais pas avec cet angle.

    • Nathalie Gascon - Abonnée 9 décembre 2019 20 h 30

      il y quelque chose que vous n'avez pas compris c'est une école à vocation particulière en théâtre !!!

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 9 décembre 2019 12 h 56

    Retenu

    Ce que je retiens de cet article, c’est surtout cette phrase : « Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est que de plus en plus de gens différents revendiquent des looks différents — comme si on était dans une sorte de buffet d’identités.’’ Je ne suis pas certaine d’appeler ça du ‘’courage’’, mais je prends le parti de trouver que c’est amusant, et pas tellement loin d’une certaine réalité.