Jamais l’oubli

Au lendemain de la tuerie, des femmes s’étaient réunies devant les portes de Polytechnique pour rendre hommage aux 14 victimes. 
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Au lendemain de la tuerie, des femmes s’étaient réunies devant les portes de Polytechnique pour rendre hommage aux 14 victimes. 

« Un forcené tue 14 femmes à̀ Polytechnique et se suicide », titrait Le Devoir le 7 décembre 1989, au lendemain de la tuerie perpétrée par Marc Lépine. Trente ans plus tard, les artisans du journal racontent comment ils ont vécu cette soirée « d’horreur » qui a marqué tout le Québec.

Le 6 décembre 1989 était une journée plutôt calme dans la salle de rédaction du Devoir. Vers 17 h 30, la plupart des journalistes avaient déjà écrit et rendu leurs articles, la maquette du journal était bien avancée. Mais tout bascule lorsqu’on rapporte des coups de feu à l’École polytechnique de Montréal. La une prévue prend le bord, deux journalistes et un photographe sont affectés à la couverture de l’événement. Les employés restés dans la salle retiennent leur souffle tout en s’efforçant de terminer le journal du lendemain.

« On ignorait l’ampleur de la tragédie avant d’arriver sur le terrain. Tu le sais que des coups de feu dans une école, c’est jamais bon signe, mais ce n’était pas un phénomène très courant ici », se souvient Martin Pelchat, qui est maintenant directeur des actualités générales à La Presse. En 1989, cela faisait un an qu’il était journaliste au Devoir, et il avait quelques années d’expérience derrière lui.

Du 6 décembre 1989, il se souvient d’une soirée froide et enneigée, de gens qui sortaient de l’école complètement sous le choc, de la mêlée habituelle de journalistes qui allaient d’un témoin à l’autre pour comprendre ce qui était arrivé. « C’est toujours chaotique ce type de scène. Mais tu n’oublies jamais une histoire comme celle-là », laisse tomber l’ancien reporter au bout du fil.

Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir

Ce soir-là, tout était difficile. Les informations officielles arrivaient au compte-gouttes de la part du service de police, qui tentait en même temps de reconstituer les faits. Les témoins étaient sous le choc. Difficile de mener à bien cette course à l’information, tout en s’assurant de ne pas passer « pour un vautour ». « C’est délicat. Ces gens viennent de vivre un événement traumatisant, [alors] comme journaliste, tu dois agir avec doigté, respecter le fait que beaucoup ne voudront jamais parler. »

Il faut aussi se replonger dans une époque où il n’y avait pas de Twitter, de Facebook, ni même de cellulaire pour faciliter la recherche de témoignages et de réactions et relayer la nouvelle en direct.

« On restait branché sur les radios et la télévision. Je me souviens d’un attroupement devant le téléjournal de 18 h, avec cette incrédulité, ce silence dans la salle », se rappelle de son côté Pierre Cayouette, alors directeur adjoint de l’information au Devoir. « J’ai tout de suite affecté les journalistes et j’ai commencé à retravailler ma une. La question ne se posait pas, ça devenait la manchette du journal du lendemain », se remémore celui qui est maintenant directeur de l’édition aux Éditions La Presse.

Le détachement qui existe normalement quand on est journaliste ne tenait pas cette soirée-là. Plusieurs journalistes, affectés à d’autres sujets, pleuraient dans la salle. Moi aussi, j’ai vécu une grande émotion. On avait des frissons d’horreur à chaque nouveau détail.

M. Cayouette avait également demandé à la journaliste Josée Boileau de rester plus tard pour apporter son aide à Martin Pelchat en faisant des appels du bureau. Alors âgée de 27 ans, celle qui a par la suite été éditorialiste et rédactrice en chef du Devoir, faisait ses premiers pas dans le métier en 1989. « J’achevais ma journée, j’allais retrouver mon bébé de 5 mois. Mais il faut s’attendre à ça dans le métier, et de toute façon, j’étais arrivée au Devoir depuis deux semaines, je n’allais pas dire non », raconte celle qui est désormais chroniqueuse pour différents médias.

De ce mercredi soir de décembre 1989, elle garde le souvenir d’elle-même, devant son écran d’ordinateur, le téléphone à la main, appelant les hôpitaux et essayant de joindre des témoins à Polytechnique en tapant tous les postes possibles du numéro général de l’école. Elle a ainsi réussi à communiquer avec une relationniste et des étudiants encore dans l’établissement, qui ont pu lui parler des tirs et des blessés.

Taire ses émotions

« À ce moment-là, je n’avais pas d’émotion. Tout ce que j’avais en tête, c’était qu’il fallait que je trouve des informations pour un texte qui allait en une, une histoire importante », explique Mme Boileau, reconnaissant ne pas avoir mesuré alors que cette journée deviendrait historique.

La journaliste était tout de même capable d’être empathique, de faire une « couverture sensible » des événements, et de réaliser que tuer 14 femmes, « ça n’a aucun bon sens ». Mais elle n’avait pas le temps de se laisser envahir par ses émotions.

Il y avait cette fille qui sortait de l’école — c’est Jacques Grenier qui m’avait dit d’aller lui parler. Elle s’était cachée sous un pupitre et deux fois le tireur est passé à côté d’elle. C’était à glacer le sang

Josée Boileau était si concentrée sur son travail qu’elle n’a pas non plus remarqué les larmes couler sur les joues de certains de ses collègues. « Le détachement qui existe normalement quand on est journaliste ne tenait pas cette soirée-là, note M. Cayouette. Plusieurs journalistes, affectés à d’autres sujets, pleuraient dans la salle. Moi aussi, j’ai vécu une grande émotion. On avait des frissons d’horreur à chaque nouveau détail. »

Ses émotions, Josée Boileau les a ressenties seulement quelques jours plus tard, lorsqu’elle a dû couvrir la cérémonie religieuse à la basilique Notre-Dame et qu’elle a vu sortir les cercueils l’un après l’autre. Puis en janvier, lors d’une rencontre organisée par la Fédération des journalistes du Québec pour parler de la couverture médiatique de la tuerie. En voulant prendre la parole au micro, la journaliste a éclaté en sanglots.

Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Des milliers de personnes étaient venues aux funérailles, célébrées le 11 décembre, à la basilique Notre-Dame, pour exprimer leur tristesse.

Martin Pelchat a lui aussi tout gardé à l’intérieur le soir du 6 décembre 1989. Certains témoignages l’ont tout de même particulièrement marqué. « Il y avait cette fille qui sortait de l’école — c’est Jacques Grenier qui m’avait dit d’aller lui parler. Elle s’était cachée sous un pupitre et deux fois le tireur est passé à côté d’elle. C’était à glacer le sang. » Il se souvient aussi de l’histoire de Pierre Leclair, qui était le directeur des relations avec les médias du service de police. L’homme devait entrer dans l’établissement et revenir avec des informations pour les médias, mais il n’est jamais revenu. « On a su plus tard pourquoi… il a trouvé sa fille morte dans une salle de classe. »

Cependant, Martin Pelchat était lui aussi dans une course contre la montre et n’a pas eu le temps « d’être en contact avec [ses] émotions ». Il devait récolter le plus d’informations possible, pour ensuite retourner au bureau et écrire son article avant l’heure de tombée. « Ça m’a surtout rattrapé quand je suis rentré chez moi. Je suis allé dans la chambre de ma fille d’un mois et demi, je me suis penché sur son berceau, et c’est là que ça m’a frappé. Parce que, tsé, les victimes, c’était toutes des filles. C’est là que l’horreur m’a frappé violemment », confie M. Pelchat.

Le choix des mots

Il n’a d’ailleurs pas été capable de fermer l’oeil de la nuit, réécrivant « 400 fois » son article dans sa tête en se disant qu’il n’avait pas réussi à trouver les bons mots. « Aujourd’hui, on n’hésiterait pas à parler de féminicide, par exemple. Mais le débat a évolué, la société a évolué en 30 ans. »

À ce moment-là, je n’avais pas d’émotion. Tout ce que j’avais en tête, c’était qu’il fallait que je trouve des informations pour un texte qui allait en une, une histoire importante

 

Pierre Cayouette partage son opinion. Pour titrer le texte de M. Pelchat et de Mme Boileau, qui ferait donc la une de l’édition du 7 décembre 1989, il a décidé de décrire Marc Lépine comme « un forcené ». « C’est le mot qui m’est venu dans le feu de l’action. Un forcené, c’est une personne en proie à une crise furieuse ; c’était une crise antiféministe furieuse. » Son titre ne serait certainement pas le même si un tel drame survenait aujourd’hui, assure-t-il.

Mais tous les trois s’entendent pour dire que « les bons mots », « les vrais mots », ceux qui ont su transmettre parfaitement l’émotion que provoque une telle tragédie, ont été écrits par leur collègue chroniqueur Jean-V. Dufresne, aujourd’hui décédé. « Mon plus beau souvenir, s’il peut y avoir du beau dans l’horreur, c’est sa chronique, estime Pierre Cayouette. Je l’avais titrée “Des roses dans la neige”. La rose est restée un symbole quand on parle de la tuerie de Polytechnique. »

3 commentaires
  • Daniel thérien - Abonné 30 novembre 2019 09 h 05

    Merci

    Merci pour l'article. J' ai encore pleuré devant tant de souffrances et de fleurs assassinées. J'étais à l'université à l'UQAM quand c,est arrivé et on se disait que cela aurait aussi bien pu arrivé là. Des jeunes filles étudiantes, il y en avait et ce “ forcené” aurait pu changer sa logique illogique et abattre là. Mais une chose est sûre c'est que nous sommes allés aux cours, jamais plus de la même façon. Nous portions tous une rose pleine d'épines sur le coeur .

  • Marc Therrien - Abonné 30 novembre 2019 09 h 29

    L'homme peut-il encore être un héros?


    Je ne trouve pas aujourd’hui mieux à dire que ce que j’avais déjà écrit dans le fil de commentaires d'un autre article du Devoir sur ce sujet en 2016.

    J’avais 23 ans en 1989, aux études universitaires en psychologie dans un département où les hommes étaient fortement minoritaires. Entre hommes, on se demandait pourquoi les jeunes hommes présents avaient obéi et quitté la pièce pour laisser ces jeunes femmes à leur funeste sort et si nous, nous aurions agi différemment en intervenant physiquement pour neutraliser cet homme.

    Plus tard, un texte du sociologue Gary Caldwell, que l’on retrouve aujourd’hui dans l’Encyclopédie de l’Agora, nous réconfortait un peu. Il a écrit : « Je veux simplement constater que la profonde révolution des rôles sexuels qui s’opère depuis les années 60 a donné au moins un résultat: les jeunes hommes, ceux au moins qui sont très scolarisés, semblent avoir perdu le réflexe de vouloir protéger les femmes en danger! » Ainsi, notre éducation sociale à la non-violence aurait alors inhibé notre capacité à intervenir en héros. Un jeune homme présent lors de cette tuerie, incapable d’assumer sa non intervention (sa couardise?), se suicidera quelques années plus tard.

    Marc Therrien

  • Gilles Théberge - Abonné 30 novembre 2019 10 h 05

    Jamais je n'oublierai. Je ne connais pas le nom de toutes les femmes qui sont mortes ce jour là.

    Par contre, je n'oublierai jamais que c'est parce qu'elle sont des femmes, uniquement parce quelles étaient des femmes, qu'elle ont été tuées...

    C'est un devoir pour toutes et tous les Québécoises et les Québécois.