Quel avenir pour le Vendredi fou?

Tout près d’un Québécois sur deux compte sortir le chéquier à l’occasion du Vendredi fou et du Cyber lundi, révèle un récent un sondage mené pour le compte du Conseil québécois du commerce de détail.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Tout près d’un Québécois sur deux compte sortir le chéquier à l’occasion du Vendredi fou et du Cyber lundi, révèle un récent un sondage mené pour le compte du Conseil québécois du commerce de détail.

Le Vendredi fou, cette populaire fête commerciale américaine désormais bien implantée au Québec, ne fait pas que des adeptes. À l’heure de l’urgence climatique, ses détracteurs appellent plus que jamais à sa disparition.

En France, l’idée d’interdire le Vendredi fou (ou  Black Friday) a fait son bout de chemin : un amendement a été déposé lundi à l’Assemblée nationale, proposé par l'ex-ministre de l'Écologie Delphine Batho. Ailleurs dans l’Hexagone, des appels au boycottage ont aussi été lancés sous le mot-clic #BlockFriday.

Au Québec, des invitations similaires ont émergé sur les réseaux sociaux. La frange québécoise du mouvement Extinction Rebellion prévoyait de tenir ce 29 novembre un Vendredi vert au centre-ville de Montréal, avec une série d’actions au menu.

L’urgence climatique s’imposant de plus en plus dans le discours public, consommateurs et entreprises décident déjà de se détourner de cette frénésie commerciale. C’est le cas de David Descôteaux.

Soucieux de son empreinte écologique, celui-ci n’entend pas se presser aux portes d’un magasin pour y faire ses emplettes vendredi. « Je veux éviter à tout prix la surconsommation. J’ai décidé d’acheter le plus possible des biens usagés et acheter plus local », explique-t-il. À tel point qu’il a déjà informé ses proches qu’il n’y aurait pas de cadeaux de Noël cette année.

Le directeur marketing de 27 ans raconte que l’entreprise de robinetterie pour laquelle il travaille a d’ailleurs décidé cette année de ne pas entrer dans la danse du Vendredi fou. Et ce, « malgré plusieurs demandes » formulées par leurs détaillants. « Même si c’était l’occasion de faire quelques sous en plus, on ne voulait pas encourager cet événement », mentionne-t-il.

À l’orée du Black Friday, la pression est forte pour les commerçants s’ils veulent tirer leur épingle du jeu, indique Marc-Antoine Vachon, professeur de marketing à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM.

Dans un secteur précis, il suffit qu’un seul acteur offre des rabais pour attirer une bonne partie des clients et couvrir les achats potentiels, dit-il. « Tout le monde offre des rabais pour ne pas être perdant, surtout qu’on sent que ça va relativement mal dans le commerce de détail. »

Plus populaire que jamais

Le rendez-vous du Black Friday a d’abord vu le jour aux États-Unis. Il y a depuis été élevé au rang de tradition, intimement lié au long congé de l’Action de grâce (Thanksgiving). Économie mondialisée oblige, il s’est récemment frayé un chemin un peu partout sur le globe, parfois jusque dans les moeurs des populations.

Le Canada et le Québec, voisins directs, n’y ont pas fait exception. Et cette grand-messe du consumérisme où les rabais sont légion a rapidement gagné en popularité. Au Québec, le long week-end de magasinage qui s’annonce risque même d’être plus populaire que jamais.

C’est du moins ce qui ressort d’un sondage mené pour le compte du Conseil québécois du commerce de détail (CQCD), et publié lundi. Tout près d’un Québécois sur deux (49 %) compte sortir le chéquier à l’occasion du Vendredi fou et du Cyber lundi (prévu le 2 décembre). Ce pourcentage est passé de 29 % en 2015 à 43 % l’an dernier. Les consommateurs sondés cette année prévoient aussi de dépenser en moyenne 322 $, ce qui pourrait dépasser le milliard de dollars si tout est cumulé.

Je veux éviter à tout prix la surconsommation. J’ai décidé d’acheter le plus possible des biens usagés et acheter plus local.

Un engouement qui fait dire à Yany Grégoire, professeur de marketing à HEC Montréal, que le phénomène connaîtra du succès cette année encore, spécialement en ligne. Surtout que la situation financière de bon nombre de ménages « semble favorable », sans compter le plein-emploi actuel et les faibles taux d’intérêt. « Ça m’étonnerait que les appels récents à consommer local, ou même à ne pas consommer du tout, aient un impact sur le Black Friday », juge-t-il.

Tourner le dos à un tel événement implique par ailleurs des « valeurs qui sont en opposition », soutient M. Grégoire. « Je veux consommer de manière responsable et protéger la planète, mais en procédant de la sorte, ce que j’achète est plus difficile à trouver, plus cher et moins pratique, illustre-t-il. Il y a toujours ce calcul-là qui se fait. »

Et à ses yeux, encore aujourd’hui, la majorité des gens vont prioriser leurs « besoins personnels » (se vêtir à bon prix, par exemple) plutôt que leurs « besoins sociaux et moraux », tel que poser un geste respectueux de l’environnement. « Pour que les considérations morales aient un impact très fort sur les gens, il faut qu’ils soient impliqués personnellement », dit-il.

De son côté, Benoit Duguay, spécialiste de la consommation et professeur à l’UQAM, tient à nuancer les chiffres avancés par le CQCD. « On dit que c’est beaucoup, mais il y a quand même un Québécois sur deux qui ne fera rien », note-t-il, tout en rappelant qu’il est seulement question d'« intentions » dans ce coup de sonde dévoilé lundi.

Cela dit, M. Duguay ne croit pas que le boycottage soit la meilleure des solutions pour lutter contre les « achats compulsifs » du Black Friday. D’autant plus que le phénomène est « très difficile à endiguer », spécialement aux États-Unis où les soldes monstres font courir des dizaines de millions de personnes.

Celui-ci prône plutôt une consommation responsable : acheter selon ses véritables besoins, certes, mais d’abord en fonction de son portefeuille. « Ensuite, c’est le choix du produit, ses matériaux, comment il est fabriqué… et sa provenance. Combien de bateaux ou d’avions ont été nécessaires pour l’amener jusqu’ici ? »

Ventes en ligne

Et acheter en ligne, est-ce plus dommageable pour l’environnement ? Ça dépend, répond Marc-Antoine Vachon, de l’ESG UQAM : la quantité de marchandises livrée dans un seul voyage joue pour beaucoup. « Le souci avec le Vendredi fou, c’est qu’on achète plein de choses en ligne qui peuvent venir de partout. C’est tout un défi logistique que de s’assurer que les camions de livraisons sont toujours pleins avant de se déplacer, illustre-t-il.

Mais acheter en ligne augmente généralement la quantité d’emballage, renchérit son collègue Benoit Duguay. « Forcément, parce qu’on ne veut pas que les articles se brisent. »

Bref, soutiennent les deux experts, aussi bien réduire à la source. « On doit se responsabiliser », avance M. Vachon. « Si notre conscience ne tient qu’à un pourcentage de rabais, il faut se poser des questions. »