Les minorités ethniques sont surreprésentées à la DPJ

La situation dans les centres jeunesse est «très liée aux politiques néolibérales actuelles», soutient Jade Bourdages, de l’École de travail social.
Photo: iStock La situation dans les centres jeunesse est «très liée aux politiques néolibérales actuelles», soutient Jade Bourdages, de l’École de travail social.

La présence des jeunes Noirs, Arabes et hispanophones est disproportionnée dans les services de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) en comparaison avec leur part réelle dans la société, constate une chercheuse et professeure de l’UQAM.

Jade Bourdages, de l’École de travail social, témoignait jeudi devant la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent).

« Lorsque nous sommes rentrés dans les gardes fermées, j’étais scandalisée de ce que j’ai vu, a-t-elle raconté. Ce ne sont que des jeunes Noirs, des jeunes Arabes et des jeunes hispanophones ou presque. » À son avis, il s’agit ni plus ni moins que de profilage racial.

Une de ses élèves à la maîtrise, Izara Gilbert, a étudié en particulier cette question. « Dès le début de la chaîne pénale, a expliqué Mme Gilbert en marge des travaux de la commission Laurent, on accorde plus d’attention aux Noirs, aux Arabes, aux hispanophones, aux Autochtones. » Cette « chaîne pénale » commence par les interpellations policières répétées, ce qui finit par avoir des répercussions jusque dans les centres jeunesse.

« Cette discrimination cumulative, les éducateurs n’en ont pas conscience », poursuit la professeure Bourdages en entretien avec Le Devoir. « Si bien qu’ils finissent par croire, par exemple, que les Noirs sont plus violents. Or les chiffres sur la criminalité ne disent pas ça. »

Qui plus est, les autorités compétentes sous-évaluent la surreprésentation ethnique, note la professeure. « Les données ne sont pas bien compilées », dit-elle.

Criminaliser la pauvreté

La situation dans les centres jeunesse est « très liée aux politiques néolibérales actuelles », soutient Mme Bourdages. « On renvoie une responsabilité sociale entière sur le dos de jeunes garçons et de jeunes filles, sur leur famille aussi. On punit les pauvres. On les responsabilise pour leur misère. »

L’approche cognitivo-comportementale, dominante dans les services sociaux au Québec, fait qu’« on a sauté à pieds joints dans un mode de gestion quasi carcéral », peu à même de servir l’intérêt de jeunes différents, dit-elle encore.

Elle-même une ancienne enfant des services sociaux, la professeure constate qu’on met désormais à contribution toute la société dans des rôles d’auxiliaires de gestion pénale. « Alors que l’anonymat d’un jeune doit en principe être protégé, on demande pourtant des suivis à son employeur, à la secrétaire de l’école, à ses parents, au chauffeur d’autobus, etc. Et si le jeune ne s’enrôle pas lui-même dans ces mesures disciplinaires, l’échec du suivi n’est jamais porté au discrédit du système qui fait la promotion de cette approche, mais sur l’individu. » Elle qualifie d’« utopie disciplinaire » ce régime de la DPJ qui « fabrique des citoyens de seconde zone ». Tout cela, regrette-t-elle, donne lieu en plus à un vocabulaire jargonneux qui se consacre plus à s’autolégitimer qu’à défendre les enfants.

Dans ses travaux de recherche, elle constate en outre que les acteurs du système qui souffrent d’épuisement professionnel montrent rarement du doigt les enfants. « C’est toujours ce système technocratique qui les brise, disent-ils. C’est révélateur. »

Ouvrir les fenêtres du monde

Devant les membres de la commission, la professeure Bourdages a plaidé pour qu’on fasse entrer d’urgence la société dans ce système qu’elle juge asphyxiant. « Il faut faire entrer de la vie, faire entrer du personnel non clinique. Passer 24 heures sur 24 sous observation de personnel clinique, ça détruit des vies, ça brise des rêves. » Un enfant ne peut pas être seulement « un cas ».

Elle parle de cas d’isolement, de contention. « Tout est euphémisé », mais ce n’est pas parce que ces institutions relèvent des services de santé qu’elles ne sont pas sans lien avec des pratiques carcérales. À cet égard, elle s’interroge sur les droits des mineurs. À son avis, on fait semblant qu’il n’existe pas, au Québec, des prisons pour enfants.

Améliorer la justice ?

La présidente de la commission, Régine Laurent, a par ailleurs déploré que le Barreau du Québec n’ait pas jugé bon de dépêcher son bâtonnier pour parler du sort des enfants. C’est plutôt Me Catherine Brousseau, vice-présidente du Barreau, qui a répondu, en avouant ne pas avoir réfléchi, comme il en a pourtant été souvent question, à la possibilité de rendre les cours de justice moins intimidantes pour les enfants. Devant les membres de la commission, le Barreau a plaidé pour que les jugements soient rendus plus faciles à comprendre. Il a aussi souligné l’importance de conserver plus longtemps les dossiers, dans l’intérêt des individus.

Une autre témoin, Lucy Grey, une Inuit, a fait observer que non seulement le système de protection de l’enfance québécois appartient à une tradition étrangère à celle des siens, au Nunavik, mais que sa communauté ne peut compter sur aucun juge ni aucun avocat issus de ses rangs. Des interprètes font défaut. « La société québécoise doit assurer la responsabilité qui est la sienne depuis qu’en 1912 elle a pris le contrôle de cette portion du territoire. Ça fait plus de cent ans ! » Les recommandations du rapport Viens sont loin d’être mises en application, regrette-t-elle.

5 commentaires
  • Robert Taillon - Abonné 29 novembre 2019 07 h 25

    Système raciste

    En fin de compte, signifiant être en place pour protéger les enfants, le système en vient à les marginaliser, à les considérer comme de potentiels criminels, à les exclure de la société avec tout ce que ca peut en faire comme adultes, du fait de la couleur de leur peau ou de la langue qu'ils utilisent. Qui que ce soit, qui ait un tant soit peu de connaissances de l'humain, sait bien que d'agir de la sorte pousse les gens, en particulier les jeiunes, à agir de la facon que l'on accuse de faire, même si l'enfant est tout autre au départ. Socialement ils sont poussés vers la déviance, pour que les institutions puissent les manipuler. Le système est raciste et se doit d'être remanié pour le bien et l'avenir de toute la société. Il en va de l'avenir du Québec et de tous ses habitants.

  • Marcel Vachon - Abonné 29 novembre 2019 08 h 34

    J'ai pasé 5 ans dans des zones dites "en développement". Quelques années après mon retour au Québec, je fais l'analyse suivante.
    Lorsque vous avez vécu toute votre vie dans un pays où la police est corrompue, les politiciens sont corrompus, les autorités de tous les niveaux politiques sont corrompus, vous devez vous "débrouiller" pour survivre par des magouilles pas toujours honnêtes. Ces magouilles sont nécessaires pour survivre, ne pas mourrir et nourrir votre famille. Vous le faites, vos parents l'ont fait, vos oncles, vos voisins l'ont fait et vous êtes devenu un expert en "la débrouille". Cette personne est-elle méchante? En général non, mais il faut vivre.
    Lorsque ces personnes, experts en "la magouille" arrivent ici, ils veulent bien faire les choses correctement, mais s'ils n'ont pas de travail rapidement, l'oisiveté aidant, ils constatent qu'ils leur seraient tellement facile de "pratiquer leurs magouilles" auprès des gens tellement naïfs que nous sommes.
    Ces gens ne sont pas mauvais au départ, en général, mais que voulez-vous .... comme dirait l'autre. Leurs enfants ont ces parents comme modèles quotidiens. Devons-nous être surpris que certains de ces enfants aient des difficultés scolaires?

    • Annie Marchand - Inscrite 29 novembre 2019 13 h 28

      Ouf! Que de préjugés! Oisiveté, débrouille qui devient chemin faisant magouille, parents irresponsables... Avez-vous bien lu l'article M. Vachon? Je reprends intégralement le propos essentiel formulé par Mme Bourdage.

      « On renvoie une responsabilité sociale entière sur le dos de jeunes garçons et de jeunes filles, sur leur famille aussi. On punit les pauvres. On les responsabilise pour leur misère. »

      Votre commentaire s'inscrit clairement dans la ligne de ce que dénonce la professeure. Étrange réflexion venant d'un coopérant humanitaire, si cela était votre fonction...

      Depuis le début de cette commission, ce n'est pas la première fois que j'entends des intervenantes dire que l'on confond conditions de pauvreté et maltraitance des enfants. Il y aurait même inversion... la maltraitance ne proviendrait pas toujours du lieu et des personnes que l'on pense...

      Ressortir Michel Foucault de nos bibliothèques ne ferait pas de tort, en l'occurrence " Surveillez et punir ".

      Ici un très touchant texte qui montre par un exemple, un récit, les limites de notre système de justice... et une insensibilité à l'égard de la misère.

      https://ricochet.media/fr/1866/punir-la-misere

  • Pierre Robineault - Abonné 29 novembre 2019 16 h 46

    Manque de subtilité

    C’est bel et bien à vous que je m’adresse, monsieur Nadeau, vous dont j’ai toujours reconnu et admiré la subtilité de vos propos en toute matière. Cette fois-ci vous me décevez grandement. Vous n’avez de toute évidence, vous-même, jamais oeuvré dans le domaine qui relève de la DPJ, non plus dans celui des Centres Jeunesse, pour avoir accepté de publier cet article sur un sujet aussi criant de sensibilité, et d’avoir de plus laissé la direction du Devoir le présenter à la Une et en début de fin de semaine.
    Vous me laissez croire qu’il vous a plu d’apparaître partie prenante du discours de cette professeure.
    Faites comme moi, monsieur Nadeau, écoutez quotidiennement toutes les interventions qui sont présentéesr n cours de Commission. Dont celle de cette …professeure. Cela vous éviterait de mettre en valeur des personnes qui se plaisent plutôt à déformer la réalité. Oui il y a tant et tant de failles dans ce que d’autres n’ont de cesse que d’appeler Le Système corrompu comme si personne parmi celles qui sont partie prenante de la bonne cause n’était honnête.
    Et Québec Solidaire et le département de travail social de l’UQAM d’applaudir!
    Et non je ne suis pas un ancien intervenant de ce domaine, mais j’ai bien connu l’UQAM durant 27 années et je ne la reconnaîs plus, et encore moins Le Devoir nouvelle mouture.

    • Annie Marchand - Inscrite 29 novembre 2019 20 h 04

      M. Robineault,

      Comme vous, je suis de très près cette commission. Jamais je n'ai entendu dire que les intervenantes étaient des marâtres. Tous les jeunes adultes qui témoignent de leur passage dans les centres jeunesse disent que le personnel fait tout ce qu'il peut avec les moyens qu'il a, ce qui ne veut pas dire que la violence institutionnelle n'existe pas.

      Ce que j'entends de cette professeure ce n'est pas tant une critique du personnel qu'une critique du système et des pertes qu'il a subies au fil des ans suite à un virage managérial. Malheureusement, parmi les victimes du néolibéralisme ambiant, il y a les familles paupérisées, particulièrement celles issues des minorités culturelles dont les difficultés d'intégration sont doublement importantes. Ce ne sont pas que les études produites à l'UQAM qui le confirment. Celles des écoles de travail social des universités de Montréal, de Sherbrooke et de Laval vont dans le même sens.

      La violence institutionnelle se joue sur le plan politique. L'utilisation abusive des approches cognitivo-comportementalistes dans les interventions cliniques est une orientation à courte vue, économique en temps, en argent, mais sans grands effets durables sur cette clientèle. Pourtant, un consensus existe sur l'efficacité d'agir sur les différents déterminants sociaux. L'idée d'introduire du personnel non clinique me paraît intéressante.

      Cessons de rendre ces familles responsables de leur situation de pauvreté qui est beaucoup plus complexe que " trouves-toi une job c'est le plein emploi ", une fable trop répandue. Mathieu Bock Côté a d'ailleurs diffusé une étude de Jacques Houle sur ce sujet, même si je ne suis pas d'accord avec ses solutions.

      Cessons également de discréditer les intervenants sous la base qu'ils proviennent de l'UQAM, sont de la gauche ou des militants de Québec Solidaire, une chasse aux sorcières qui prend franchement des proportions démesurées et qui ne fait avancer aucun débat...