Commission Laurent: pour une justice ancrée dans le vécu des enfants

La présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent
Photo: Capture d'écran Commission Laurent La présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, Régine Laurent

« Combien d’enfants ai-je aidés véritablement ? » s’est demandé a posteriori la juge retraitée de la Chambre de la jeunesse Ginette Durand-Brault dans un témoignage présenté devant la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent). L’ex-juge constate que la loi actuelle, pour importante et nécessaire qu’elle soit, s’avère faillible et susceptible d’être améliorée.

Mme Durand-Brault regrette, en considérant le chemin qui a été le sien, que la justice tienne le magistrat à distance du résultat de ses décisions. Elle aurait aimé, dit-elle aujourd’hui, pouvoir analyser ce qu’elle a pu bien et mal faire après coup, afin d’apprendre à parfaire son rôle. « Les enfants, dit-elle, tireraient avantage d’études scientifiques sur la question de l’application de la justice. » Elle donne comme exemples des juges qui pourraient être placés au même niveau que les groupes en présence, dans une ambiance qui reflète une volonté de dialogue. « On a inventé d’autres façons de faire ailleurs. […] Pourquoi l’exercice de la justice ne pourrait pas profiter de ce que la science nous apprend des enfants ? »

La commission Laurent a aussi écouté avec attention deux directeurs de centres intégrés universitaires de la santé et des services sociaux, soit ceux de la Capitale-Nationale et du Centre-sud-de-l’Île-de-Montréal. Dans un langage technocratique constant, les deux directeurs, Isabelle Simard et Pierre-Paul Milette, ont laissé entendre que le système reprenait peu à peu le dessus à la suite de la réforme Barrette.

En entrevue au Devoir, les deux directeurs n’ont pas caché que la réforme Barrette en 2015 n’était pas parfaite, sans toutefois aller jusqu’à soutenir que tout était mieux avant. « On peut faire partie de la solution » même si la réforme a entraîné une « perte de repères », affirme Pierre-Paul Milette, le directeur du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Ils ont connu une sorte de big bang en 2015, disent-ils. « Ça prend plus que quatre ans pour faire en sorte que tout baigne dans l’huile, que tout soit stabilisé. Ça a créé un big bang. Et là, je vous dirais que ça se stabilise. Je vous dirais que, depuis peut-être deux ans, on travaille vraiment sur les vraies affaires. » Les eux directeurs assurent toutefois que les enfants n’ont pas souffert de la réforme administrative, que les soins ont continué d’être donnés.

Claude Bilodeau, ancien directeur de la protection de la jeunesse, a fait pour sa part une analyse très critique du système actuel. « Pour l’instant, tout vient du ministère et ça ne crée pas de la connaissance. » Il a rappelé les problèmes des listes d’attente pour l’évaluation et la prise en charge, tout en étant persuadé qu’avec des ressources supplémentaires et des modalités nouvelles, cela pourrait certainement cesser. Il a aussi évoqué le problème de roulement du personnel ainsi que le trou béant laissé dans la loi quant au triste sort fait aux jeunes de 18 à 21 ans.

La psychologue et clinicienne Louisiane Gauthier a parlé quant à elle avec une rare éloquence d’enfants dont la vie est un cauchemar, par exemple de cas de moins de deux ans qui s’arrachent les cheveux et qui se frappent contre leurs barreaux en quête d’un étrange sentiment d’existence. Elle a invité à mettre un terme à l’« idéologie du lien naturel », selon laquelle le lien biologique doit primer. « Nous ne pouvons plus faire comme si nous ne savions pas que la stabilité est fondamentale. » La lenteur décisionnelle fait que le regard des enfants se porte vers un horizon vide, dénonce-t-elle. Il faut, pour les enfants, dit Mme Gauthier, des soins intensifs.