Commission Laurent: la maltraitance des enfants est un problème majeur de santé publique

Camil Bouchard a témoingné mardi devant la commission Laurent.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Camil Bouchard a témoingné mardi devant la commission Laurent.

« Nous avons échoué à offrir à nos enfants des environnements qui auraient pu faire en sorte qu’on puisse les accompagner dans leur développement et leur bien-être », laisse tomber Camil Bouchard. Dans un témoignage attendu à la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse (commission Laurent), ce psychologue, chercheur et ancien député est venu dire que le temps est à l’urgence.

L’État québécois doit adopter, selon lui, une politique nationale de lutte contre la maltraitance pour contrer ce « problème de santé publique » qui prend des proportions gravissimes. Ce doit désormais être « un enjeu social prioritaire », clame-t-il.

« On n’intervient pas au moment où il faudrait intervenir, de façon rigoureuse et suivie. […] On a fait beaucoup comme société, mais le gros raté, c’est la maltraitance à l’égard de nos enfants. »

Au Québec, entre 2002 et 2018, le volume de signalements d’enfants a augmenté de 75 %. Les signalements alors retenus étaient en hausse de 43 %. À vrai dire, l’augmentation est constante depuis 1979. Aujourd’hui, « c’est l’équivalent de cinq autobus scolaires par jour » d’enfants qui sont signalés plutôt que trois, comme l’avait indiqué Le Devoir il y a quelques jours.

Les quatre régions où les taux de signalement d’enfants sont les plus préoccupants sont la Côte-Nord, puis l’Abitibi-Témiscamingue, suivies de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine et du Centre-du-Québec. « Il y a des familles plus vulnérables et il y a des régions plus vulnérables, souligne M. Bouchard. »

Même si le portrait qu’il dresse devant la Commission est très sombre, Camil Bouchard n’est pas pour autant pessimiste. « Nous ne sommes pas des impuissants finis », a-t-il dit. Nous sommes créatifs. »

Camil Bouchard ne croit pas que l’échec à l’égard des enfants québécois soit attribuable à un appauvrissement de la société. Il s’interroge toutefois sur la sensibilité collective réelle manifestée depuis des années pour cette question. Il existe, soutient-il, « un déni collectif et gouvernemental » devant cette réalité catastrophique. Les services de proximité pour les enfants sont « très probablement » déficients, souligne-t-il.

Les médias, à quelques exceptions près, parlent peu de cette situation au-delà des drames particuliers, constate à regret Camil Bouchard. Il dénonce l’« indolence des médias et de la population devant le désossement du système de protection » consécutif à la réforme des services de santé opérée par l’ancien ministre de la Santé Gaétan Barrette. Plusieurs experts et témoins ont dénoncé eux aussi, devant les membres de la Commission, les effets néfastes sur le bien-être des enfants de cette centralisation administrative.

Entendu en avant-midi, le président du conseil d’administration d’Avenir d’enfants, Jean-Pierre Hotte, lui-même un ancien directeur de DPJ, a souhaité une vraie « responsabilité collective ». M. Hotte propose, dans l’intérêt des enfants, que la DPJ soit libérée de la mainmise de l’appareil de santé. Il propose plutôt que ce soit l’Assemblée nationale elle-même qui nomme un directeur pour la jeunesse, « une voix permanente » qui ne se consacre qu’aux enfants. « Il n’y a pas de voix forte pour les enfants » au Québec, regrette-t-il.

Une priorité

« Nous devons faire mieux, beaucoup mieux », affirme pour sa part Camil Bouchard. Il ne s’explique pas que, devant le constat désastreux fait, on ne trouve pas encore d’objectif national de réduction de la maltraitance. L’enjeu, bien que majeur, est passé sous le tapis jusqu’en période électorale, observe-t-il. Les bilans annuels de la DPJ, pour préoccupants qu’ils apparaissent, ne font l’objet que d’« un discret suivi ».

Dans le programme national de santé publique 2015-2025, il regrette amèrement qu’on ne trouve pas encore une approche globale du développement de l’enfant sans qu’il y ait en même temps une référence spécifique à la maltraitance.

Il faut, dit-il, confier aux directeurs régionaux de la santé publique la responsabilité d’atteindre des objectifs qui auront été dûment fixés collectivement et les rendre responsables des résultats. À cette fin, il faut doter ces directeurs régionaux de ressources nécessaires pour atteindre ces objectifs et répondre à leur mission. Ceci passe notamment par le financement des instances de concertation locales et une mobilisation générale des communautés contre la maltraitance envers leurs enfants.

Par ailleurs, « des efforts sont toujours à faire pour combattre la précarité » au Québec. Pour renverser la vapeur, il faut « renforcer nos dispositifs concernant les conditions de vie des familles qui peuvent avoir un effet direct sur les taux de maltraitance », souligne M. Bouchard. Autrement dit, il faut faire des questions de la pauvreté et de la précarité des revenus des priorités d’État, tout comme les questions du logement, de l’accès aux transports et de l’accessibilité des services de garde, entre autres choses.

Auteur il y a trente ans D’un Québec fou de ses enfants, un rapport qui a fait date, Camil Bouchard propose à la commission Laurent d’encourager ces changements en adoptant un ou des indicateurs de maltraitance qui seraient diffusés régulièrement dans les médias.

Entendus en fin de journée, le pédiatre Gilles Julien et l’avocate Hélène Sioui-Trudel ont plaidé pour leur part, au nom de leur fondation privée, en faveur d’une approche de première ligne qui se montre méfiante à l’égard du « grand système ». « À notre avis, l’État doit venir après que la première ligne a été respectée. » Le Dr Julien mise en priorité sur l’action privée du type de pédiatrie sociale dont il se fait le promoteur. « Cela décharge la DPJ, qui peut agir pour des cas très lourds, plus complexes », a souligné Me Sioui-Trudel.

Selon le Dr Julien, la proximité d’une telle approche permet d’éviter des « signalements qui arrivent trop vite » auprès de la DPJ et qui peuvent causer des traumatismes importants.

10 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 27 novembre 2019 07 h 22

    2003 à 2018 au pouvoir

    Et hier selon le gars qui s'est crée une job à l'année avec ses sondages, les libéraux sont en progression de 6% pour attendre 27% seulement 11 points derrière la CAQ qui elle perd 6 points.

    La situation de nos enfants est catastrophique pour un pays comme le nôtre. Mais en même temps elle nous démontre notre lamentable situation du me, myself and i. En même temps que cela sort on nous annonce des maison de luxe pour les ainés sans le personnel pour en prendre soin ou du moins le budget pour fournir un salaire déçent à ceux qui vont y oeuvrer.

    Du saupoudrage comme tous les autres qui sert à aller chercher des votes au lieu de régler des situation atroces une fois pour toute. On parle de comsmétique mais le problème est bien plus profond, s'en est un de société. Comment se fait-il qu'on en soit rendu a accepté cela sans se révolter. Pas chialer, ça on est champion. Non sortir dans la rue et dire haut et fort assez c'est assez. Pas le temps, trop préoccuper par sa propre personne.

    Le fait que les libéraux remontent me donne le goût de vomir, on a rien absolument rien compris. Et les gens oublient ou ferme les yeux sur ceux qui ont mis la société au plancher avec leurs politiques austères mais surtout favorisant les fournisseurs pesants de leur caisse. Lâchez pas, ramenez les la job est pas fini car on est encore debout. On branle un peu mais debout quand même.

  • Hélène Lecours - Abonnée 27 novembre 2019 08 h 35

    Et l'éducation des parents, alors?

    Oui, être fous de nos enfants plutôt que de les rendre fous est l'objectif ultime. Mais, ce sont les parents qui sont violents, qui maltraitent et qui ont besoin de prendre conscience du mal qu'ils causent. Les parents qui rendent les enfants responsables de leur propre violence et qui la leur transmettent devraient être obligés de participer à des groupes de thérapie (ou des Violents Anonymes?) ou à tout autre moyen qui implique leur responsabilité, personnelle et sociale.

  • Andrée Phoénix-Baril - Abonnée 27 novembre 2019 08 h 42

    Malpropreté intellectuelle

    La commission Laurent était nécessaire, dans un pays comme le Canada, pourquoi tant de violence sur nos enfants. Le but de l'équipe
    était de trouver des solutions C.Bouchard en fait une bonne analyse,
    mais pourquoi blâmer et cibler une personne! Quand la politique est plus importante que le sujet grave de nos enfants qui souffrent, nous
    démontrent que malheureusement le problème ne se règlera pas vite.
    Si cette violence se passe plus dans les régions éloignées c'est que les ressources manquent, et qu'il faut aussi s'occuper des parents et tenir pour responsable les bonnes personnes et peut être nommer des superviseurs qui visitent et supervisent les centres DPJ .

    Andrée Phoénix-Baril abonnée

  • Monique Chasse - Inscrite 27 novembre 2019 08 h 52

    M.Bouchard et la maltraitance fait aux ENFANTS

    Vous avez raison M. BOUCHARD.
    Les gens n'ont pas le bon mode pour débusquer les enfants maltraités CAR CEST CRIMINEL DANS CERTAINS CAS.
    ON PARLE ICI DE VRAI CAS.
    Pas de banal intervention dans le but de donner un soutien mais plutôt de l'enlever une fois pour tout d'un endroit malsain et j'en passe.
    Je suis une survivante de la maltraitance active et sévère et je me bats encore contre les traumatismes répétés , perpétué....
    Les gens n'ont pas la CONSCIENCE CAR ILS NE SAVENT PAS que CEST UN PROBLÈME DE SURVIE ET les gens eux sont en mode NORMAL.
    Et C'EST UN DES PROBLÈMES et les gens ne regardent pas aux bon endroit pour débusquer les vrais cas graves.

    Vais je devoir me lever très bientôt et faire office de voix pour ces jeunes maltraités car je remaques que vous n'avez pas DE PORTES PAROLES QUI POURRAIT FAIRE L'IMPACT SOUHAITÉ.
    J'ai déjà un plan d'action pour faire prendre conscience aux gens pas réalité des enfants .
    La seule chose c'est qu'il faut pratiquement traumatisé nla population afin que celle-ci puisse se réveiller une fois pour toute sur CE GROS PROBLÈME QUE PERSONNE NE VOIT.
    On dirait une gang d'autruches avec la tête dans le sable.

  • Yves Corbeil - Inscrit 27 novembre 2019 08 h 59

    Saturation

    Je pense que comme société nous avons atteint le point de saturation dans notre capacité à s'indigner face à tous les maux qui frappent. Tous les réseaux nous bombardent de mauvaises nouvelles et de malheurs qui frappent partout sur la planète et cela à probablement pour conséquence d'affecter la capacité de jugement sur la situation dans laquelle nous évoluons. Y-a-t-il un psy qui n'a pas atteint son point de rupture pour allumer la lumière au fond de ce tunnel et remettre en perspective la démarche nécessaire pour retrouver notre empathie collective puis faire ce qu'il faut pour établir un plan de remise à niveau de ce bordel dans lequel on pataugent pour enfin réaliser qu'on tourne en rond et la spirale nous tire vers le bas. Il y a tellement à faire que personne en charge ne semble savoir par où commencer et tout ce qu'on constate, c'est la multiplication de petites recettes qui conduisent au même résultat, pas de résultats.