Tony Gaudette, designer d’objets de cuisine

Jessica Émond-Ferrat Collaboration spéciale
Tony Gaudette, fondateur de la Maison Milan
Photo: Maude Chauvin Tony Gaudette, fondateur de la Maison Milan

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L'habit ne fait pas le moine, dit l’adage. Et pourtant, le café a toujours l’air meilleur quand on le sert dans une jolie tasse à expresso. Tony Gaudette, fondateur de la Maison Milan, explique sans mal ce phénomène : « Une tasse dont l’intérieur est en cuivre rehausse la couleur de la crema et rend le café plus beau. » À son avis, les objets présents dans notre cuisine peuvent influencer notre manière d’apprécier la nourriture, et même façonner nos souvenirs. « Un tablier peut nous rappeler les fois où on l’a utilisé pour manger des huîtres avec notre famille. À partir de ce moment-là, il cesse d’être un simple accessoire. Il a une histoire. »

Dans le somptueux Crew Collective & Café, à Montréal, avec sa chemise noire et sa chevelure poivre et sel, celui qui a fondé la Maison Milan en 2011 dégage exactement l’élégance qu’il évoque pour décrire les instruments de cuisine haut de gamme de son entreprise. Son léger accent de la Côte-Nord rappelle que c’est à Sept-Îles qu’est né son amour pour la bonne chère. « J’ai grandi dans un quartier peuplé d’une vingtaine de communautés culturelles. Ces gens de toutes les origines étaient venus travailler dans les mines au cours des années 1940, raconte-t-il. Nos voisins étaient italiens, portugais, vietnamiens, haïtiens… J’ai baigné toute ma jeunesse dans ces cultures pour lesquelles bien manger était primordial – on faisait venir des biscuits de l’épicerie italienne montréalaise Milano, tout le monde avait un jardin, et les parents étaient plus fiers de leurs enfants pour leurs exploits culinaires que sportifs ! »

Après avoir commencé sa carrière en tant que designer industriel, Tony Gaudette a uni, pour se faire plaisir, ses passions pour le graphisme et la gastronomie en dessinant ses premiers accessoires de cuisine — deux planches à découper et un rouleau à pâte — qu’il a présentés à un détaillant de produits haut de gamme. « Il m’a rappelé deux semaines plus tard. Il voulait mes créations. Je n’avais alors que des échantillons — pas de logo, pas de marque. Il m’a demandé le nom de ma compagnie, et j’ai spontanément répondu le prénom de ma fille, Milan », raconte le designer en posant son regard sur la fillette qui dessine sagement à nos côtés.

Joli hasard que ce nom soit aussi celui de la capitale italienne de la mode… En effet, Tony Gaudette n’a pas tardé à entreprendre des démarches pour exporter ses produits dans ce pays qui l’a influencé par le « raffinement » de son design. À ses premières créations se sont ajoutés, notamment, une tasse à expresso en cerisier, et un sous-plat ainsi qu’un support à couteaux aimanté en noyer — le créateur a un penchant pour le bois, matériau élégant et « facilement accessible au Québec ». Depuis deux ans, cet homme qui flaire aisément les tendances et trouve l’inspiration au fil de ses voyages édite aussi des produits conçus par d’autres designers industriels. Cela permet à la Maison Milan de donner de la visibilité au talent de ceux-ci tout en profitant de leur créativité. « Quand je confie un projet à quelqu’un, je sais déjà quel objet je veux. Je connais son matériau, son prix, je sais qui en sera le fabricant ; le designer s’occupe de le dessiner en s’assurant qu’il s’inscrive dans la lignée des autres produits de la Maison Milan », explique-t-il, ajoutant fièrement qu’il collabore « avec les meilleurs ».

La Maison Milan compte désormais des points de vente en Italie, en Scandinavie, en France, aux États-Unis et, bien sûr, au Canada, en plus d’avoir une boutique en ligne et d’offrir la livraison dans ces trois derniers pays. « C’était important pour moi de passer rapidement à l’exportation, pour rentabiliser mon entreprise et diminuer les coûts de production. En Europe, les gens sont prêts à payer plus cher pour un objet de qualité qui dure longtemps, alors qu’ici, ce n’est pas complètement implanté dans la culture », explique l’énergique homme d’affaires, qui, bien qu’il n’assure plus chaque étape de la création dans son atelier montréalais, tient mordicus à ce que les produits soient manufacturés par des fabricants québécois, même si cela représente un défi financier.

Faire voyager sa marque lui a aussi permis de constater que chaque pays a ses produits préférés parmi ceux qu’il propose. « Ce qui est fait en bois marche à merveille en Norvège, au Danemark et en Suède, remarque-t-il. Les tabliers élégants ont la cote en France, alors qu’en Amérique du Nord, on préfère ceux au look plus rustique, avec plein de poches. » Et au Québec, on aime ce qui est pratique et facile à utiliser : « Les Québécois ne se prennent pas trop au sérieux. Souvent, ils dénaturent l’objet, lui donnent plusieurs fonctions. » Son très populaire rouleau à pâte en bois de noyer et d’érable en est un bon exemple. « À la fête d’un ami, un invité m’a expliqué à quel point le rouleau avait du succès dans sa famille, surtout auprès de son fils de huit ans. J’étais impressionné ! Puis, il m’a dit : “À son anniversaire, on avait installé une piñata, et on a utilisé ton rouleau pour la frapper ! Il est vraiment bien équilibré !” », raconte le designer en riant de bon cœur.

Tony Gaudette le dit à plusieurs reprises : il espère que le succès de la Maison Milan inspirera d’autres gens. « Très peu de designers industriels arrivent à vivre de leur métier, déplore-t-il. Mais je crois que ça peut changer. Je voudrais qu’on forme un mouvement, qu’il y ait plus de produits locaux offerts sur le marché, que ça crée un engouement et que les consommateurs acquièrent le réflexed’acheter des objets de qualité faits ici. » Il rêve aussi de voir naître une« esthétique propre au Québec ». « J’aimerais qu’on devienne des leaders en la matière. On l’est dans le domaine du jeu vidéo, pourquoi pas dans celui des objets de cuisine ? »