Catherine Auriol, céramiste

Geneviève Vézina-Montplaisir Collaboration spéciale
Catherine Auriol dans son atelier-boutique de céramique, Gaïa
Photo: Maude Chauvin Catherine Auriol dans son atelier-boutique de céramique, Gaïa

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Cheveux courts platine en bataille, visage rougi par la course, Catherine Auriol arrive en trombe dans son atelier-boutique de céramique, Gaïa. « Désolée, j’avais oublié notre entretien ! » avoue la propriétaire de cette entreprise de la rue Laurier Est, à Montréal.

Au moment de notre rencontre, la vie de Catherine est une course folle. L’artisane cumule les contrats pour plusieurs restaurants, et sa mémoire lui joue des tours.

Pourtant, son carnet de commandes n’a pas toujours été aussi rempli, ni son horaire, aussi chargé. Il y a un peu plus de 20 ans, Catherine n’aurait jamais pensé que cet art allait prendre autant de place dans sa vie. Mais comme elle le dit si bien : « C’est la céramique qui m’a choisie ! » « Pendant ma maîtrise en anthropologie, je me suis acheté de l’argilepour me “dérider”, raconte-t-elle avec son vocabulaire coloré. J’ai aimé ça et, après mes études, au lieu d’aller faire le tour du monde, je me suis inscrite au Centre de céramique Bonsecours, à Montréal. »

De retour d’un stage en France, Catherine comprend qu’il faut avoir un espace de vente dans son atelier pour espérer gagner sa vie comme céramiste et pour n’être à la merci ni des boutiques ni des salons d’artisans. En 1999, avec d’autres céramistes — qui ne sont plus de l’aventure aujourd’hui —, Catherine met la main sur le local qui portera le nom de Gaïa et se donne pour mission de promouvoir et de faire connaître l’art de la céramique.

Le charmant établissement du Plateau-Mont-Royal accueille un espace-boutique à l’avant, où les créations de Catherine côtoient celles d’une douzaine d’autres céramistes. À l’arrière, l’atelier comprend plusieurs tours de potier pour « tourner » les pièces, de grandes étagères pour les faire sécher et de grosses chaudières contenant les différentes glaçures pour les colorer. Au sous-sol trônent deux fours à céramique. Les pièces y passeront deux fois avant d’être terminées.

David, un employé, est derrière un tour, occupé à façonner l’argile pour aider Catherine à boucler ses commandes. Si on ajoute Marc, le bras droit de la céramiste, qui s’occupe des suivis de production, ils sont maintenant trois à travailler à temps plein pour Gaïa. C’est qu’à partir du jour où le chef du restaurant Le Mousso, Antonin Mousseau-Rivard, a passé la porte de la boutique en juin 2015, la carrière de Catherine a basculé.

« Il est entré ici, on s’est regardés tous les deux avec des yeux qui disaient : “T’es qui, toé ?” Lui, le jeune trentenaire avec des tatoos, moi, la cinquantenaire échevelée. Il m’a dit : “J’ouvre un resto et j’aimerais travailler avec toi”, se souvient la pétillante Catherine. On a eu six mois pour élaborer des concepts. Ça m’a vraiment donné un coup de pied au cul pour travailler les glaçures mates. Il n’y avait personne qui faisait ça à Montréal. Ça a fait boule de neige, car Antonin est très actif sur les réseaux sociaux, et depuis, les commandes pour des restos n’arrêtent pas d’entrer. »

La céramiste confie même que sa rencontre avec le jeune chef l’a réconciliée avec son art et a donné un second souffle à sa carrière. « J’avais déjà fait une commande pour un resto avant, mais ça ne s’était pas très bien passé. Mon client essayait de payer ses assiettes 5 $, soit moins cher que ce que tu trouves chez Stokes ! s’indigne-t-elle. Mais maintenant, je parle vraiment d’artiste à artiste aux chefs avec qui je travaille. Je passe du temps avec eux, je m’imprègne de leur environnement. Ils me soumettent des idées, souvent une vague forme mimée avec les mains ou dessinée sur un bout de papier cheapo, et je tente de la traduire dans mon médium à moi. Je fais des prototypes, puis on réajuste le tir. J’adore cette partie “recherche et développement” de mon travail ! »

Et il n’y a pas que les chefs qui sont sensibles au travail de Catherine, grâce auquel leurs plats sont magnifiés. Il y a aussi les clients, pour qui les créations de l’artiste font partie de l’expérience vécue au restaurant.

« Avec Claude Le Bayon, du restaurant Chasse-Galerie, à Montréal, on a travaillé sur un bol qui ressemble à une boule de quilles écrasée, explique Catherine. Il m’a dit que les clients passent leur temps à caresser le bol pendant qu’ils mangent. Ils le taponnent, ils le regardent, ils le soulèvent. Les gens ne faisaient pas ça avant ! »

Pour Catherine, cela va de pair avec le changement qu’elle a remarqué dans la façon de consommer des Québécois. « L’étape après “manger local”, c’est le faire dans de la vaisselle d’ici, affirme-t-elle. Je ne me fais plus dire : “Je peux acheter le même genre de bol au Dollarama !” Les gens respectent plus qu’avant le travail de l’artisan. »

L’engouement pour le côté artisanal de la poterie, Catherine le constate également dans les cours qu’elle donne et qui affichent rapidement complet. « Les gens veulent retrouver le contact avec la matière, explique-t-elle. La céramique, c’est un soul craft. Ça demande de la patience et de la persévérance. »

La céramiste a terminé son café. Elle se retrousse les manches, prête à se mettre à l’ouvrage.

« J’ai aussi des commandes à faire pour des particuliers : trois services de vaisselle complets, certains de 12 couverts ! Ça n’arrivait pas avant, ça non plus ! ajoute-t-elle en souriant. Ça doit vouloir dire que j’ai gagné mon pari. Presque 20 ans plus tard, j’ai réussi à faire reconnaître l’art de la céramique. »