Le vin d’ici : «kessé ça goûte ?»

Chronique de Christian Bégin Collaboration spéciale
«Il faut encore se battre aujourd’hui contre un solide préjugé à l’égard des vins québécois.»
Photo: Au vignoble Pinard et Filles, Dominique Lafond «Il faut encore se battre aujourd’hui contre un solide préjugé à l’égard des vins québécois.»

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’animateur, auteur et comédien Christian Bégin, amateur de « vino », explique pourquoi nous devrions nous ouvrir aux vins d’ici. Cette année, pourquoi ne pas les offrir en cadeaux d’hôte ou les glisser sous le sapin ?

J'ai environ 8 ans.

- Kessé ça goûte ?

- C’est du boudin, ça goûte le boudin…

Mon père ne s’étouffait pas dans les explications.

- J’aime pas ça…

- Goûte, pis tu me diras après si t’aimes pas ça…

Une odeur indescriptible embaumait la maison. Le « boudin » cuisait dans un poêlon en fonte… Je voulais me réveiller !

Ça ne goûtait pas le boudin ! Ce n’était pas du boudin. C’était une « affaire » achetée à l’épicerie qui ressemblait vaguement à du boudin, faite avec du sang de bœuf, dans un cylindre beaucoup trop parfait pour ne pas être suspect… C’était dégueulasse ! Infecte ! Pire que ce que ça sentait, ce qui n’est pas peu dire !

Quand j’ai réussi à transcender mon traumatisme et que, des années plus tard, j’ai goûté le boudin de Louis du restaurant Le Pied bleu, à Québec, j’ai compris… En fait, je n’ai pas seulement compris, j’ai capoté ! C’était presque orgasmique ! Et ça goûtait… NOUS ! Ça goûtait le boudin de Louis !

Pourquoi cette introduction alors qu’on me demande d’écrire sur le vin québécois, sur pourquoi nous devrions, non pas « encourager », car je déteste ce mot dans ce contexte particulier, mais boire du vin québécois ? Parce que ce n’est pas gagné ! Parce qu’on est, du moins certains d’entre nous, encore « pognés » avec des souvenirs de boudin pas mangeable ! (C’est une métaphore !)

Il faut se rendre à l’évidence. Il faut encore se battre aujourd’hui contre un solide préjugé à l’égard des vins québécois. C’est comme au théâtre. Il suffit de voir UNE mauvaise pièce pour en conclure que le théâtre, c’est ennuyeux, pour ne pas dire plate à mort. Il suffit de manger une fois du boudin d’épicerie pour en conclure, avec raison, que ce n’est pas vraiment bon…

Même chose avec le vin d’ici. Oui, il y a bien eu des expériences moins heureuses que d’autres. Et non, on ne s’improvise pas vigneron. Mais aujourd’hui, l’offre qu’on nous propose témoigne d’une évolution exponentielle dans la viniculture au Québec et d’une expertise exceptionnelle acquise au fil des ans !

Les vignerons et vigneronnes d’aujourd’hui rivalisent d’audace, de créativité, de savoir-faire. Il suffit de goûter un vin de Pinard et Filles, du Domaine Beauchemin, des Pervenches, du Domaine du Nival, du Domaine Bergeville, de Négondos, du Domaine Saint-Jacques (il m’est impossible ici de tous les nommer, puisqu’il y a plus de 140 producteurs de vin au Québec et que, oui, je me sens plus proche de certains) pour comprendre que nous atteignons maintenant des niveaux de maîtrise et d’excellence qui n’ont rien à envier à ce qui se fait ailleurs dans le monde. Qu’on se le dise, nous savons faire ! Nos vins se retrouvent sur les grandes tables du Québec et ailleurs dans le monde. Et les restaurateurs d’ici font un travail remarquable pour valoriser et proposer ce qui se fait de mieux au Québec et qui – et c’est sur ce point particulier que je veux réfléchir avec vous — goûte NOUS.

Je vais écrire une phrase toute simple qui reflète l’ensemble de ma réflexion autour du vin d’ici. Je ne suis ni vigneron, ni œnologue, ni rien de tout ça. J’aime le vin, un point c’est tout ! Mes « connaissances » sont limitées, mais mes goûts sont précis. Alors voici :

Les vins d’ici sont faits ici !

C’est d’une évidence gênante, mais cela devrait, en partie, guider votre expérience si vous êtes encore pris avec certains préjugés ou encore si vous en êtes à vos premiers pas sur la route de nos vins.

Nos vins goûtent NOUS. Un chardonnay du Domaine Beauchemin ne goûtera pas un chardonnay de la Bourgogne. Pourquoi ? Parce que la vigne s’est enracinée ici, chez nous. Parce qu’il a été vinifié ici, chez nous, par des gens d’ici… TOUT EST LÀ !

Plus nous comprendrons, en tant que consommateurs — ou amoureux du vin ; je préfère de loin cette appellation ! —, que nous ne devons pas rechercher « gustativement parlant » ce qui se fait ailleurs, plus nous célébrerons qui nous sommes, ce qui nous distingue, nous singularise, nous rend uniques. Plus nous apprendrons ce que NOUS goûtons « vinicolement parlant », plus nous tirerons un plaisir grandissant à partir à la découverte des multiples expressions de ce que NOUS produisons, créons avec passion, détermination, pugnacité, un brin de folie et, surtout, une expertise grandissante.

La grande majorité des vignerons d’ici, peu importe s’ils travaillent avec des cépages hybrides ou des cépages étrangers, ne peuvent travailler contre notre terroir. En fait, c’est un mariage forcé. Le seul acceptable ! Le seul qui fait du sens ! Et nos vignerons célèbrent ces épousailles, les embrassent ! Le vin s’exprime à travers la terre où il grandit et à travers celui ou celle qui le fait ! That’s it, that’s all ! Le reste, c’est un peu de magie, voire de chance, parce qu’en fin de compte, c’est la nature qui a le dernier mot !

J’aime le vin pour ce qu’il goûte, bien sûr, mais je l’aime dans une même mesure pour les gens qui le font et, ici, chez nous, sur notre territoire, au cœur de notre terroir, ces magnifiques fous et folles racontent une magnifique histoire grâce aux vins qu’ils créent.

Et quoi de plus enivrant que de partir à la découverte de soi ! Surtout quand on est bien accompagné…

- Kessé ça goûte ?

- Ça goûte NOUS !

  

Ce texte a été publié en 2018 dans le hors-série Caribou sur les vins québécois.