Le Québec gourmand sous le sapin

Ugo Giguère Collaboration spéciale
Chloé Gervais-Fredette est chocolatière à Montréal depuis 16 ans. Son entreprise Les chocolats de Chloé mise sur la qualité et la fraîcheur, ainsi que sur un service chaleureux et des prix pour tous les budgets.
Photo: Fabrice Gaëtan Chloé Gervais-Fredette est chocolatière à Montréal depuis 16 ans. Son entreprise Les chocolats de Chloé mise sur la qualité et la fraîcheur, ainsi que sur un service chaleureux et des prix pour tous les budgets.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’an dernier au pays, il s’est dépensé plus de 19 milliards de dollars dans le commerce de détail au mois de décembre. En consultant vos vieux relevés bancaires, vous y verrez sans doute le reflet de votre générosité. Mais l’argent qui sort de vos poches pour gâter vos proches sert-il à enrichir votre communauté ou à gonfler les profits d’un géant étranger ?

D’après les données recueillies depuis une dizaine d’années par l’Observatoire de la consommation responsable (OCR) de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, la volonté d’encourager la production et les artisans locaux est constamment en croissance.

Selon le Baromètre de la consommation responsable 2018, publié par l’OCR, 54 % des Québécois achètent fréquemment des produits fabriqués localement auprès de commerçants de leur quartier. Un taux statistiquement égal chez les hommes et les femmes, mais qui augmente avec l’âge, précise le directeur de l’observatoire, Fabien Durif.

« Plus on vieillit, plus ce critère devient important. On a l’impression qu’en vieillissant, le consommateur prend conscience de l’importance qu’il a dans l’économie », mentionne le cofondateur de l’OCR.

Photo: Fabrice Gaëtan

Il s’agit d’ailleurs du type de consommation responsable mesuré par l’organisme qui a le plus séduit la population, justement en raison de son « impact direct sur la communauté », ajoute M. Durif, en expliquant que chaque dollar injecté dans l’économie locale est multiplié « parce qu’il reste ici ».

De manière vulgarisée, Fabien Durif énumère comment l’achat chez l’artisan du coin d’un objet fabriqué ici devient payant pour toute une communauté. D’abord, on stimule l’économie locale en permettant à un commerce de vivre et à un commerçant de payer son loyer, ses employés, etc. Ensuite, on encourage un artisan de chez nous qui a lui aussi ses propres dépenses. Puis, on participe à tout un circuit économique qui remonte chaque étape de la chaîne. Finalement, on appuie l’innovation locale et donc la création de richesse.

Il ajoute un cinquième élément plutôt tendance : l’empreinte environnementale. Comme on réduit la distance de transport, inévitablement, on diminue l’empreinte écologique d’un bien.

L’argument économique est soutenu par Sylvain Charlebois, directeur scientifique du Laboratoire en science analytique agroalimentaire de l’Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse. Il confirme que, « lorsque l’on capte l’ensemble d’une chaîne domestique [NDLR : un bien dont les matières premières, la transformation, la distribution et la vente sont faites localement], on contribue beaucoup plus à l’économie ».

Photo: Fabrice Gaëtan

L’expert de l’industrie agroalimentaire ne rejette cependant pas entièrement l’importation, qui permet tout de même à des importateurs, des distributeurs et des détaillants de gagner leur vie. « Il est certain par contre que, dans ce cas, le coefficient multiplicateur est moins fort », admet-il.

« Dans le domaine de la bouffe, il n’y a pas grand-chose qui est 100 % local et il est difficile de s’isoler du reste du monde lorsque vient le temps de se nourrir. Dans le secteur alimentaire, une grande majorité des emplois existent parce qu’on transige avec le reste du monde », nuance celui qui aime offrir des produits de la Nouvelle-Écosse à sa famille du Québec et recevoir des produits québécois en retour.

Sylvain Charlebois soutient qu’il serait bien périlleux de s’aventurer à mesurer le fameux facteur multiplicateur d’un dollar investi localement plutôt que dans un achat en ligne ou dans une chaîne étrangère. Beaucoup trop de variables et d’étapes seraient impliquées dans le commerce de détail pour établir avec justesse un tel calcul.

Pour les artisans, chaque dollar dépensé pour leurs produits pendant la période des Fêtes peut faire toute la différence pour leur entreprise, pour leur famille et pour toutes les familles (celles de leurs employés, par exemple) qui dépendent d’eux.

Photo: Fabrice Gaëtan

Chloé Gervais-Fredette est chocolatière à Montréal depuis 16 ans. Pour elle, l’année compte trois moments cruciaux : la Saint-Valentin, Pâques et Noël. À elle seule, la période des Fêtes peut représenter jusqu’à 20 % de son chiffre d’affaires annuel.

Son entreprise Les chocolats de Chloé mise sur la qualité et sur la fraîcheur, ainsi que sur un service chaleureux et personnalisé. La chocolatière est consciente que ses produits artisanaux ont un prix plus élevé que les friandises fabriquées en usine, mais elle n’hésite jamais à aborder le sujet avec de nouveaux clients.

« Ma première approche est de respecter le client. Je veux éviter tout snobisme et me montrer flexible à tous les budgets », répond celle qui détient une formation en pâtisserie de l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec.

Elle explique que ses produits sont respectueux de l’environnement, que ses fournisseurs de cacao, qui doit évidemment être importé, sont soucieux de réduire leur empreinte écologique. Elle ajoute qu’elle réduit sa marge de profit au minimum pour maintenir une structure d’entreprise qui lui permet de traiter ses employés avec respect.

« Finalement, je dis à mes clients qu’en achetant mes chocolats, ils permettent de faire vivre sept familles du Québec : la mienne et celles de mes six employés », conclut-elle.

Des marchés de Noël très attendus

Pour de nombreux consommateurs, l’équation achat local et période des Fêtes égale marché de Noël. Les artisans l’ont bien compris et ces événements sont devenus des incontournables partout au Québec dans les dernières années.

L’illustratrice spécialisée en alimentation Laurence Deschamps-Léger, alias Laucolo, parvenait difficilement à faire sa place dans les marchés bondés ; elle a donc fondé l’entreprise On sème, avec sa complice Sara Maranda-Gauvin, dans le but, entre autres, de créer son propre rassemblement.

Depuis quelques années, le duo organise notamment le Marché de novembre, qui a lieu cette année le samedi 23 novembre au Ausgang Plaza, à Montréal. Pour Laucolo, Noël représente bon an mal an 25 à 30 % des ventes de ses cartes de souhaits, ses affiches, ses carnets et ses calendriers illustrés.

 
Photo: Fabrice Gaëtan L’illustratrice Laucolo parvenait difficilement à faire sa place dans les marchés bondés ; elle a donc fondé l’entreprise On sème.

Par ailleurs, l’artiste dit adorer le contact avec la clientèle dans les événements publics. Une expérience de proximité que recherche également le couple de céramistes Sara Mills et Michel-Louis Viala derrière l’étiquette Poterie pluriel singulier.

Comme les amoureux de la table sont souvent attirés par les objets qui se trouvent dans les marchés, les céramistes y font de bonnes affaires. « Ça nous permet de garder le contact avec notre clientèle locale », souligne M. Viala, dont l’atelier est situé à Pigeon Hill, aujourd’hui annexé à Saint-Armand, dans la MRC de Brome-Missisquoi.

Le duo sera donc cette année de l’exposition Céram-Glam de la galerie Art + à Sutton, du 28 novembre au 29 décembre, et du marché de Noël de Frelighsburg, les 14 et 15 décembre. Le couple pourra ainsi aller à la rencontre des clients, que le céramiste présente comme « son service de recherche et développement » et grâce auxquels il s’est notamment lancé, à la suite de demandes, dans la création de pots à kimchi.

Ce lien privilégié entre clients et artisans représente un puissant outil de marketing, de l’avis du professeur Sylvain Charlebois. « Connaître l’histoire derrière le produit » et rencontrer son créateur « devient une expérience importante pour le consommateur », note-t-il.

Une expérience parfois suffisante pour le convaincre de dépenser quelques dollars de plus pour un produit durable et fabriqué par un artisan de chez nous.