Du grand art

Marie Fradette Collaboration spéciale
Photo: Getty Images

Ce texte fait partie du cahier spécial La culture en cadeau

Depuis quelques incontournables joyaux dans lesquels l’émotion se vit à hauteur de géant, jusqu’aux intemporels et classiques contes de Grimm revus par des auteurs et illustrateurs audacieux, la littérature jeunesse se dévoile en cette veille de Noël à travers des textes porteurs et des illustrations flamboyantes. Coup d’oeil sur du grand art à glisser sous le sapin.

Si l’édition de contes abonde, certaines publications nous traversent par leur beauté et leur profondeur. Ainsi en est-il de Blanche-Neige, oui, encore elle, mais cette fois-ci revue par Charlotte Moundlic et François Roca dans un album grand format (Albin Michel). L’auteure écourte quelque peu le texte, assure une finale ouverte, mais ne trahit en aucun cas la portée du récit. François Roca reste tout aussi respectueux du propos des Grimm dans une interprétation classique de la jeune fille. Il parvient, grâce à une suite de tableaux, véritables œuvres d’art, à recréer l’atmosphère inquiétante de la forêt dans laquelle Blanche-Neige est poursuivie par son bourreau, tout comme l’esprit de vengeance ressentie par la méchante Reine. Dans une vue en contre-plongée, penchée à la fenêtre de son château, elle domine les lieux austères. La noirceur du conte se dévoile ainsi à travers les peintures à l’huile de Roca, qui a l’art de maîtriser la lumière. Sublime.

Blanche-Neige

Charlotte Moundlic et François Roca, Paris, Albin Michel Jeunesse, 2019, 42 pages

Jessie Burton et Angela Barrett investissent aussi l’univers populaire des frères Grimm, tout en optant pour un conte moins connu. Dans une approche féministe, elles revisitent avec Douze princesses rebelles (Gallimard) Le bal des douze princesses. Évocateur, le titre est à l’image de ces sœurs rusées qui, contrairement à leurs homologues du récit des Grimm, prennent leur destin en main. Ode à la liberté, la nouvelle version insiste sur le pouvoir des jeunes filles, leur volonté d’aller au bout de leur désir, tout en respectant la féerie du conte. L’écriture raffinée est accompagnée des illustrations tout aussi pénétrantes d’Angela Barrett qui, d’un trait à la fois réaliste et empreint de merveilleux, nous transportent sans effort de l’autre côté du miroir.

Douze princesses rebelles

Jessie Burton et Angela Barrett, traduit de l’anglais par Diane Ménard, Paris, Gallimard Jeunesse, 2019, 146 pages

Émotions fortes

Lucas et Luce vivent dans une ville sans âme dans laquelle tout est en ordre. Même « les mots enfermés dans les livres, même les oiseaux sur leurs perchoirs. Rien ne traîne ». Non loin de là vit un géant perturbé par un chagrin d’amour. Errant sur le chemin, il écrase quelques maisons de la ville grise. Ce qui a d’abord l’apparence d’une catastrophe se transforme en délicieux renouveau permettant aux enfants de refaire le monde. Publié dans un grand format, reflétant ainsi non seulement le gigantisme du héros, mais celui des émotions vécues, Le géant chagrin, écrit par Carole Martinez et illustré par David Sala, est un hymne à l’amour et à l’anticonformiste. Les tableaux lumineux de David Sala, qui rappellent les peintures de Gustav Klimt, épousent l’évolution des émotions ressenties passant d’un gris terne à ces bouquets colorés dans lesquels il joue continuellement de perspectives. Fabuleuse découverte.

Le géant chagrin

Carole Martinez et David Sala, Bruxelles, Casterman, 2019, 50 pages

La vie et tout ce qu’elle contient d’émotions peuvent aussi s’exprimer dans le silence. Avec Le géant ou l’incroyable aventure des émotions (Alice), Charlotte Bellière et Ian de Haes investissent les non-dits, le ressenti dans un album sans texte. Offrant une vue en plongée sur un village grouillant de vie, l’amorce de l’histoire nous introduit dans le quotidien de différents personnages occupés à mille et une activités. L’atmosphère paisible est tout à coup bousculée par l’arrivée souterraine d’un géant. La peur, la tristesse, l’étonnement, l’indifférence ou encore la rage de voir le village anéanti habitent les habitants. L’abondance de détails dans le dessin lumineux de Ian de Haes participe de cette traversée qui invite les petits à se raconter à travers l’histoire.

Le géant ou l’incroyable aventure des émotions

Charlotte Bellière et Ian De Haes, Bruxelles, Alice Jeunesse, 2019, 32 pages

Ode à l’amour

« Au commencement, il y a la lumière puis, au pied de ton lit, deux personnes aux yeux écarquillés. Et, ce que tu entends dans leur voix, c’est l’amour. » C’est l’amour aussi dans un parc bétonné, « à travers la foule des enfants plus grands qui sautent à la corde et grimpent à la glissoire », ce l’est tout autant dans « chacune des rides du visage de ton grand-père alors qu’il s’assoit pour pêcher sur un vieux seau retourné ». Avec Amour, Matt de la Peña et Loren Long (D’eux) livrent une véritable célébration de l’amour, de ce sentiment qui permet d’avancer, de tout affronter. Dans un texte poétique, porté par une infinie tendresse, chacune des scènes se présente comme autant d’instants chargés d’émotion et croqués sur le vif. Le style atmosphérique et poétique de Loren Long ajoute avec délicatesse et une grande sensibilité à la force du propos. À mettre entre toutes les mains.

Amour

Matt de la Pena et Loren Long, traduit par Paule Brière, Sherbrooke, D’eux, 2019, 38 pages


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