Un enfant des services sociaux sur cinq vit une forme d’itinérance

Les jeunes issus des services sociaux vivraient plus souvent que les autres des expériences d’instabilité sociale.
Photo: Rogerio Barbosa Agence France-Presse Les jeunes issus des services sociaux vivraient plus souvent que les autres des expériences d’instabilité sociale.

Un jeune sur cinq issu des services sociaux québécois se retrouve en situation d’itinérance dans l’année qui suit ses 18 ans. Les ratés structurels du système de protection de la jeunesse sont tels qu’ils conduisent nombre de ces jeunes Québécois à l’itinérance au moment où, du jour au lendemain, ils sont laissés à eux-mêmes après leur majorité. Voilà un des constats accablants d’une vaste étude universitaire consacrée au « devenir des jeunes placés ».

Pilotée par le professeur Martin Goyette de l’ENAP, cette étude révèle encore que chez ceux qui ont connu au moins un épisode d’itinérance, le nombre moyen de passages à vide de ce type sera de cinq pour les garçons et de trois pour les filles.

Plus ces jeunes sont laissés à eux-mêmes, plus ces épisodes seront nombreux, à mesure que le temps passe, précise Martin Goyette en entrevue au Devoir.

Rupture

À 18 ans, beaucoup de jeunes placés vivent « une rupture de services abrupte » qui conduit à les fragiliser encore davantage. Plusieurs témoignages entendus à l’occasion des travaux de la Commission spéciale sur les droits des enfants et de la protection de la jeunesse l’ont d’ailleurs fait valoir ces dernières semaines. Pourtant, « on parle de cette situation depuis dix ou quinze ans », commente Martin Goyette.

Ces jeunes adultes issus des services de placement « présentent un portrait de vulnérabilité plus sombre en termes de difficultés personnelles, de soutien social et d’éducation ».

Le passage d’une part substantielle de ces jeunes adultes dans l’itinérance visible « risque d’aggraver ces difficultés », d’autant plus si ces épisodes se prolongent, analysent les auteurs de ce rapport qui est le fruit des travaux de la Chaire de recherche du Canada sur l’évaluation des actions publiques à l’égard des jeunes et des populations vulnérables et de la Chaire-réseau de recherche sur la Jeunesse.

La solution du logement

Le professeur Goyette observe que les politiques sociales veulent d’ordinaire « s’empresser de mettre ces gens au travail », comme si c’était là une solution à tout. Or, faute de logement, cette avenue n’en est pas une, explique-t-il. « Cela ne fonctionne pas. »

Le logement est une condition fondamentale pour établir un rapport durable au travail.

« Il en va de même avec la scolarisation. Le couple scolarisation-travail est du même ordre : il faut d’abord un logement » pour obtenir des résultats, dit-il.

Si réussir à terminer des études collégiales est un indicateur de stabilité, il faut, pour y parvenir, des conditions favorables qui sont loin d’être rencontrées dans le système actuel.

Incertitudes

Les jeunes issus des services sociaux québécois vivent bien plus souvent que les autres des expériences d’instabilité sociale. Au moins 45 % des jeunes qui ont fait l’objet de cette étude ne se sont pas sentis bien assurés de pouvoir vivre dans le lieu où ils se trouvaient après leur sortie du placement.

Cette instabilité, au moment où ils sont lancés seuls dans la vie au nom de leur majorité, se trouve soudain aggravée. « Une proportion récurrente de jeunes n’arrive pas à échapper à ces engrenages. Quand les milieux communautaires se font appeler, quelques mois avant la majorité d’un jeune, pour se faire dire qu’ils n’ont pas de place pour le garder, que le jeune souffre de problèmes de santé mentale et de problèmes de comportement complexes, comment fait-on pour qu’une situation pareille ne se reproduise pas encore et encore ? »

Le professeur Goyette insiste pour dire que les acteurs du système ne sont pas pointés du doigt par cette étude consacrée à l’instabilité résidentielle et à l’itinérance des jeunes quittant un placement à l’heure d’une difficile transition à l’âge adulte. « Les intervenants font vraiment tout leur possible », répète-t-il. Ils travaillent « dans le cadre qui leur est donné ».

L’étude constate des problèmes structurels importants dont les conséquences, année après année, apparaissent manifestes.

Des solutions

Qu’est-ce qui pourrait être fait ? Le professeur Goyette évoque la création d’appartements encadrés par l’État, la création éventuelle de « passerelles » pour encourager l’établissement de loyer dans le milieu privé, tout en observant qu’à cet égard persiste une forte discrimination à l’égard des jeunes qui tentent de se louer un logement.

Sur une population de 2573 jeunes Québécois placés, ce sont 1136 d’entre eux qui ont été rencontrés pour cette étude. L’étude a obtenu un taux de réponse de 67,3 % parmi les quelque 1600 jeunes dont elle avait les coordonnées pour leur soumettre un questionnaire détaillé.

Dans un premier temps de cette étude initiée à compter de 2013 en collaboration avec plusieurs organismes et paliers de gouvernements, les jeunes avaient environ 17 ans. Ils ont été rencontrés à nouveau en 2019 et le seront, une fois de plus, en 2020. Les travaux conduits par cette équipe de recherche devraient être présentés à la Commission Laurent après les Fêtes.