Prix Michel-Jurdant pour les sciences de l’environnement: comprendre le bouleversement des écosystèmes

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
Les écosystèmes ont été largement secoués par les changements climatiques au cours des dernières décennies.
Photo: Meng Jia / Unsplash Les écosystèmes ont été largement secoués par les changements climatiques au cours des dernières décennies.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix Acfas

Professeure au Département des sciences biologiques de l’Université du Québec à Montréal, puis directrice du Groupe de recherche interuniversitaire en limnologie et en environnement aquatique (GRIL), Béatrix Beisner se consacre depuis le début des années 1990 à l’étude des eaux douces. C’est pour la vulgarisation de ses connaissances en dehors du milieu universitaire, croit-elle, que la scientifique reçoit cette année le prix Michel-Jurdant.

« Mon premier amour a été l’écologie, raconte Béatrix Beisner. J’ai toujours été fascinée par la complexité de la nature, avec un attrait particulier pour les lacs. »

Les écosystèmes ont été largement secoués par les changements climatiques au cours des dernières décennies. Pour les chercheuses et chercheurs qui s’y intéressent, le travail ne manque pas. Et la lauréate est de ceux-là.

« J’essaie de comprendre les causes qui influencent la biodiversité dans les milieux d’eau douce — une partie du fleuve, les lacs et les ruisseaux — selon des facteurs physiques, chimiques, biologiques et géologiques », résume la chercheuse.

Photo: ACFAS Depuis le début des années 1990, Béatrix Beisner se consacre à l'étude des eaux douces.

Ses travaux, surtout orientés sur les populations de planctons, touchent autant à l’écologie des métacommunautés — espèces vivant dans plusieurs lacs reliés entre eux — qu’aux interactions relatives aux espèces envahissantes, comme les algues bleues. « L’idée n’est pas d’étudier un seul lac, mais bien l’ensemble des lacs dans un paysage », explique Mme Beisner.

Dans un article scientifique publié au milieu des années 1990, elle présente les résultats d’une étude repiquant les effets des changements climatiques sur les planctons. Elle n’ose alors pas inscrire le terme « changements climatiques », et opte plutôt pour « les effets d’une hausse de température sur une communauté de planctons ».

« Dans ces années-là, il était encore controversé de dire que les changements climatiques étaient dus à l’activité humaine, raconte Mme Beisner. Maintenant, il n’y a plus de questions. » Les conséquences des changements climatiques, en particulier celles qui concernent les lacs, occupent donc une place considérable dans son expertise.

Par sa réflexion, elle souhaite révéler les changements majeurs que subissent l’ensemble des systèmes et de leurs populations : la perturbation des habitats par l’activité humaine mène à la disparition et à l’homogénéisation des espèces.

« On constate la dominance de certaines espèces dans un écosystème qui a perdu sa diversité, illustre la scientifique. Lorsqu’on commence à y voir des vides, d’autres espèces viennent toujours les combler. Les prédateurs les plus hauts dans le réseau trophique sont les plus menacés. Ils laissent place aux espèces envahissantes et à celles ayant un taux de croissance plus rapide. »

Elle ajoute que l’on constate que toutes les saisons sont en train de se déplacer. Que l’on sait que cette réalité mène à la fluctuation dans les espèces, mais qu’on ne connaît pas encore l’étendue des problèmes.

Une approche globale

La scientifique aborde la question de la biodiversité des écosystèmes d’eau douce, à la fois de manière expérimentale, observationnelle et théorique. En reproduisant les écosystèmes aquatiques, l’approche expérimentale permet de les manipuler selon les besoins de l’étude. Par l’échantillonnage de plusieurs lacs, l’approche observationnelle détermine les facteurs les plus importants sur les communautés aquatiques. Puis, l’approche théorique permet de prédire les effets des changements climatiques, par exemple.

Ses recherches couvrent ainsi l’ensemble du processus menant à la régénération des écosystèmes, et s’appliquent bien à la restauration de milieux dégradés, endommagés ou détruits.

Elle est soutenue par plusieurs organismes, dont le Fonds d’innovation et le National Contaminants Advisory Group de Pêches et Océans Canada. Et cet appui va jusqu’au choix des communautés locales sur lesquelles elle intervient.

Dans le cadre d’une collaboration avec l’Action du lac Bromont, elle a ainsi effectué des recherches liées aux sources de floraison de cyanobactéries (algues bleues). Avec Ouranos, un pôle d’innovation québécois sur la climatologie régionale, elle étudie les effets de la toxicité dans les réseaux trophiques aquatiques proches de la région de la baie Missisquoi (lac Champlain), afin que l’on puisse mieux prédire les effets des changements climatiques.

« Populariser » la science

En 2015, elle prend la tête du GRIL, un regroupement stratégique de dix universités et instituts québécois, dont elle dirige aussi le pôle campé à l’UQAM depuis près d’une décennie. Le groupe de recherche est un chef de file international en écologie aquatique des eaux douces depuis 1989.

Une des missions dont s’est dotée la directrice du groupe est la démocratisation de la connaissance. Elle souhaite aussi accroître la collaboration du GRIL avec les organismes qui travaillent de près ou de loin sur les écosystèmes d’eau douce.

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