Prix André-Laurendeau pour les sciences humaines: défier le «bon usage» prescrit par les grammairiens

Catherine Martellini Collaboration spéciale
Avec son équipe, Shana Poplack a épluché plus de 163 grammaires françaises, publiées de 1530 à 1998, pour montrer à quel point la tradition grammaticale  est changeante, vague et contradictoire.
Acfas Avec son équipe, Shana Poplack a épluché plus de 163 grammaires françaises, publiées de 1530 à 1998, pour montrer à quel point la tradition grammaticale est changeante, vague et contradictoire.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix Acfas

Véritable chercheuse subversive, Shana Poplack a contribué par ses recherches à remettre en question de nombreux dogmes linguistiques, notamment l’idée d’un « français correct » ou la faiblesse associée à l’emprunt des codes d’une langue dans une autre.

Lorsqu’elle avait neuf ans, Shana Poplack a quitté la Pennsylvanie pour s’installer à New York avec ses parents. Dès lors, elle remarque que ses camarades d’école la montrent du doigt en raison de sa façon différente de prononcer les voyelles. S’il s’agissait en général de plaisanteries aimables à son égard, elle a tôt fait d’observer que des jugements comparables étaient beaucoup moins tendres à l’endroit de locuteurs minoritaires.

« Les variétés d’anglais qu’ilsparlaient, étiquetées Black English, Spanglish, Chinglish, etc., étaient considérées comme déficientes et inférieures, des attributs bien vite imputés aux locuteurs eux-mêmes », raconte la professeure au Département de linguistique de l’Université d’Ottawa. Une réalité à laquelle elle s’est constamment butée par la suite au fil de ses déménagements, que ce soit en France, où elle a vécu plusieurs années pendant ses études à la Sorbonne, ou encore au Canada, où le français canadien est différent du français parlé en Europe, et jugé moins bon par certains.

« Tous ces jugements ont insufflé en moi le désir de savoir ce qu’était en fait le “bon français”, c’est-à-dire les caractéristiques d’une langue standard », explique la chercheuse. Elle a fait de ces variétés de langues non standards que l’on entend dans la langue parlée au quotidien, et qui sont stigmatisées, le travail de toute une vie.

Quand le bon usage exclut

En 1981, Shana Poplack fonde le Laboratoire de recherche en sociolinguistique de l’Université d’Ottawa, qui accueille des chercheurs de partout dans le monde et des étudiants de tous les niveaux. Avec son équipe, elle entame un imposant projet de recherche, où elle épluche plus de 163 grammaires françaises, publiées de 1530 à 1998. Elle relève systématiquement les injonctions, les prescriptions et les interdictions des grammairiens.

D’une époque à l’autre, ces derniers nous disent qu’il faut, par exemple, parler comme les membres de la royauté ou certaines personnes prestigieuses, mais jamais comme le boucher ou l’éboueur, illustre-t-elle.

Son analyse révèle ainsi que ce qui est considéré comme correct a non seulement changé d’un siècle à l’autre, mais au cours d’une même période, et parfois à l’intérieur même d’une seule grammaire.

« Nous estimons qu’il s’agit d’une idéologie d’exclusion qui ne vise qu’à écarter ceux qui n’ont pas eu la chance d’avoir la même éducation. »

De l’ordre dans le chaos

Les résultats de cette recherche montrent que, contrairement à ce qui est véhiculé, les parlers vernaculaires sont hautement structurés et stables, alors que la tradition grammaticale, elle, s’avère changeante, vague et contradictoire.

« De plus, le français parlé n’est pas un français standard avec des erreurs, affirme la sociolinguiste. C’est une variété à part entière, avec ses règles, tendances et structures propres peu importe les niveaux d’instruction et les statuts socioéconomiques. Il diverge au maximum des normes associées au français écrit, ce qui n’en fait pas pour autant une variété “moins bonne”. »

C’est d’ailleurs cette découverte de règles dans le chaos apparent qui a marqué un tournant dans la recherche de Mme Poplack. Il s’en est suivi une série de recherches sur le parler d’individus hautement bilingues.

En effet, le mélange de langues représente la caractéristique la plus universelle du bilinguisme : on introduit des mots d’une langue dans une langue receveuse, ou on alterne carrément des séquences d’une langue, puis de l’autre. C’est le cas notamment du « franglais », qui a fait couler beaucoup d’encre.

« Ce mélange semble complètement chaotique, et, selon nous, il s’agirait de la principale raison pour laquelle le bilinguisme en général est aussi craint au Canada et mal vu, avance-t-elle. Les gens sont convaincus qu’il mène à la détérioration des deux langues concernées. »

Or, après l’étude de 40 000 occurrences de phrases mélangées, autant en anglais et en français que dans d’autres langues, son équipe et elle ont trouvé que ces mélanges n’étaient aucunement aléatoires, mais bel et bien très structurés.

« Tous les bilingues suivent le même type de règles tacites, sans qu’elles leur aient jamais été enseignées, ajoute-t-elle. Le résultat, qui est dénoncé sévèrement, est en réalité un phénomène normal, répandu et tout à fait fonctionnel. »

Ce ne sont là que certaines des théories linguistiques sur le bilinguisme que les recherches de Shana Poplack ont contribué à façonner. Son influence dépasse ce seul domaine pour susciter d’importantesdiscussions intracommunautaires. Ses travaux pourraient servir également de fondement à des politiques plus efficaces en matière d’enseignement des langues.

« J’espère que les professionnels de la langue pourront tenir compte de ces faits et même célébrer la régularité, la structure et même la justesse de la langue parlée plutôt que de la stigmatiser », souligne-t-elle.