Danser malgré la guerre

Helen Hartnell et Pierre Gauthier se sont rencontrés à Londres durant la Seconde Guerre mondiale et vivent toujours ensemble, près de Montréal.
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Helen Hartnell et Pierre Gauthier se sont rencontrés à Londres durant la Seconde Guerre mondiale et vivent toujours ensemble, près de Montréal.

Au beau milieu de la guerre, ils se sont rencontrés en Angleterre. C’était à l’occasion d’un des bals que fréquentaient les soldats d’Aldershot, immense camp militaire situé à 70 km au sud de Londres. Pierre Gauthier, un orphelin de Montréal, avait à peine 20 ans. Sa cavalière de la soirée, Helen Hartnell, en avait deux de moins. Les deux portaient l’uniforme kaki. Près de soixante-quinze ans plus tard, ils vivent toujours ensemble, en périphérie de Montréal, dans une de ces petites maisons pour vétérans construites au sortir de la guerre.

« Chaque samedi, on allait danser pour se changer les idées et rencontrer des filles », m’explique Pierre Gauthier. « J’ai vu Helen là, pour la première fois. On s’est arrangés pour se revoir… Quand j’ai été évacué de Hollande, blessé, j’ai dû être hospitalisé plusieurs mois dans un hôpital de Londres. » Alors qu’il avait été blessé une première fois en France, un éclat d’obus lui avait lacéré le dos aux Pays-Bas en décembre 1944.

  
Pierre Gauthier 

« Regardez comme il était beau », me dit Helen, tout en me tendant un portrait de son Pierre réalisé au Studio Notman, au début des années 1940. Après la sortie de l’hôpital de Pierre, le couple se retrouve. Ils se marient à Londres et s’installent au Québec en 1946.

 

Bombardements et rationnements

Durant les premières années de la guerre, Helen Hartnell, orpheline elle aussi, avait connu une suite infinie de nuits noires. Les nazis pilonnaient Londres depuis un ciel déchiré par le vrombissement des bombardiers, que des avions de chasse de la RAF tentaient, comme ils pouvaient, d’arrêter. « Chaque nuit, nous allions nous réfugier aux abris. »

Tout est alors durement rationné. Le sucre. La farine. La viande. Les oeufs. Tout. Helen Hartnell va s’engager dans l’armée. Sous l’uniforme de l’ATS, la section féminine de l’armée britannique, elle travaille à faire du pain, soir et matin, afin de nourrir les milliers de soldats étrangers casernés en Angleterre. « Maintenant, j’achète le pain. C’est une vie de luxe que nous avons en comparaison de ce temps-là. »

Helen Hartnell me tend un plat de croustilles et dit : « Vous n’avez jamais été dans une guerre, n’est-ce pas ? J’espère que vous n’irez jamais. Que les hommes se retrouvent en guerre a toujours été, pour moi, un mystère. Je pense que les femmes ne sont pas comme ça. Elles ont des enfants. Elles veulent être tranquilles, être heureuses. »

Le choc

Son Pierre est un de ceux qui, parmi les premiers, posent le pied sur une plage de France au petit matin du 6 juin 1944. « Les gars du régiment qui venaient de Gaspésie riaient de nous autres parce qu’on avait le mal de mer. » Dans les premières heures, autour de lui, 105 de ses camarades du Régiment de la Chaudière sont tués ou faits prisonniers. Des dizaines d’autres meurent ou sont faits prisonniers au cours des semaines suivantes. « On nous avait dit que si, au cours du débarquement de Normandie, le régiment subissait jusqu’à la moitié de perte, ce serait tout de même un succès. J’ai eu un dur temps à la guerre, vous savez. »

Helen Hartnell

« Quand je l’ai marié, dit Helen, je ne savais pas qu’il souffrait d’un choc post-traumatique. Et il ne le savait pas non plus. » Assis dans sa chaise au salon, son Pierre baisse la tête. « À la maison, petit à petit, il est devenu de plus en plus violent. Un jour, il m’a sauté dessus, parce que j’avais dit quelque chose avec lequel il n’était pas d’accord. J’ai pris ma valise. J’ai quitté la maison. Mais il fallait que je revienne, n’est-ce pas. Une femme des Anciens Combattants est venue nous aider… Maintenant, Pierre est redevenu plus humain, vous savez. »

Helen Hartnell n’a pas eu souvent l’occasion de parler de sa guerre à elle, au point de s’étonner d’être soudain questionnée. Pierre Gauthier, lui, a souvent raconté les ravages qu’a laissés en lui ce conflit. « J’ai 94 ans et j’en rêve encore… On a débarqué en Normandie. On s’est battus. On a tué. Nous étions considérés comme des gens très spéciaux. On nous demandait pour du travail “spécial”. C’est bien autre chose que ceux qui ont fait la guerre, mais dans des unités d’accompagnement. J’étais devant. »

« On était au combat tous les jours. Certains endroits, ça prenait deux heures à libérer. D’autres cinq jours. L’aéroport de Caen, ça nous a pris plusieurs jours. On avait des objectifs. Il y avait beaucoup de blessés. Des gars ont perdu le contrôle. Ils ne faisaient pas attention à qui ils tuaient, ni à comment ils tuaient. » En Normandie, les membres du régiment de la Chaudière gagneront la réputation de ne pas faire beaucoup de prisonniers.

« Quand on a libéré la ville d’Authie, les gens nous ont dirigés vers un champ où des soldats canadiens avaient été assassinés. » Plus de 150 prisonniers de guerre canadiens auraient été exécutés par la 12e Division blindée SS, un des régiments les plus fanatisés d’Hitler. « Ç’a été très difficile de traiter les prisonniers allemands ensuite avec respect. » Vous voulez dire que vous ne l’avez pas toujours fait, M. Gauthier ? « Exactement. On n’avait rien contre les soldats allemands. Mais leurs officiers avaient des attitudes supérieures. Après avoir vu ce qu’ils ont fait, on a souvent expédié les choses. On a réglé “des problèmes”. »

Je pose la question sans faux-fuyant : avez-vous tué plusieurs hommes, Monsieur Gauthier ? Il ne desserre pas les lèvres, mais opine très légèrement de la tête. Faut-il tenir ce mouvement pour un oui, Monsieur Gauthier ? « Oui », laisse-t-il tomber, après un moment de silence.

Après 1945, Pierre Gauthier aura beaucoup de mal, comme nombre de ses anciens compagnons du front, à redevenir ce qu’il nomme « un citoyen de paix ». « J’ai été arpenteur. Puis j’ai travaillé pour une compagnie de transport. Mais j’ai eu beaucoup de mal à m’habituer à ça. » Bien droite derrière lui, appuyée contre le dossier de sa chaise de salon, Helen Hartnell confirme qu’il a été un long moment très déboussolé.

À coup de poing

Au Régiment de la Chaudière, ils ne sont plus désormais que trois ou quatre survivants du temps de la guerre, précise Pierre Gauthier. Pendant des années, ces vétérans du régiment avaient pris l’habitude, pour se retrouver, de se donner rendez-vous à la Légion ou dans des tavernes. « Après le travail, on allait à la taverne. Si quelqu’un nous regardait drôlement, la bataille prenait tout de suite. On n’était pas des gars normaux. Même aujourd’hui, on ne l’est pas. »

Pierre Gauthier aura bientôt 95 ans. « Vous savez, il est beaucoup plus humain maintenant », me répète sa compagne, comme si elle voulait bien s’assurer de m’en convaincre. « Mais, dites-moi, ajoute-t-elle à mon endroit, pourquoi teniez-vous tant à me parler, à moi aussi ? » Peut-être tout simplement parce que chacun connaît ses propres batailles, mais aussi sans doute pour m’aider à vous imaginer encore danser tous les deux… Je ne suis pas bien sûr qu’elle m’ait tout à fait compris. Elle sourit et dit : « Vous avez de la chance, en tout cas, de ne pas avoir connu la guerre. »

5 commentaires
  • Élisabeth Germain - Abonnée 11 novembre 2019 09 h 01

    La guerre ne fait pas que des morts, elle détruit des vies, pour longtemps. Des deux côtés.S'en souvenir.

  • Daniel Boiteau - Abonné 11 novembre 2019 09 h 35

    Merci

    C'est vrai que nous avons eu de la chance de ne pas vivre une guerre. Beaucoup de respect pour cette génération.

  • Michel Lebel - Abonné 11 novembre 2019 09 h 51

    Reconnaissance

    Beau texte qui me rappelle le souvenir d'anciens combattants qui étaient des proches. Grande reconnaissance au couple Hartnell-Gauthier. Merci.

    Michel Lebel

  • Yves Beauregard - Abonné 11 novembre 2019 14 h 19

    Respect

    M.Nadeau, on ne cuisine pas un vrai héros du débarquement de Normandie, pour lui extirper un détail journalistique croustillant. Laissez le en paix avec ses secrets de guerre, et appréciez votre liberté.

  • Daniel Gagnon - Abonné 11 novembre 2019 17 h 46

    Ils ont été valeureux et courageux.

    Comment arriver à un équilibre parfaitement sain et garder l'esprit clair, comment avoir une vie bien réglée, après l'enfer de la terrible guerre, comment survivre au retour dans son pays et faire face l’indifférence et au manque de soins?
    Ils ont été valeureux et courageux.
    Car on l’oubli est une chose terrible pour les anciens combattants : on croit que les oublier c'est oublier la guerre, mais c'est le contraire, c'est se souvenir d'eux qui peut empêcher la guerre. Ils ont tout mon respect et toute ma reconnaissance.