Il y a 500 ans, Cortés arrivait à Mexico

Murale de Diego Rivera représentant Tenochtitlan, devenue plus tard Mexico, à l’époque aztèque.
Photo: Domaine public Murale de Diego Rivera représentant Tenochtitlan, devenue plus tard Mexico, à l’époque aztèque.

C’était il y a un demi-millénaire très exactement. Le 8 novembre de l’an de grâce 1519. Ce jour-là, le conquistador Hernán Cortés (1485-1547) entrait dans Mexico-Tenochtitlan, une des plus grandes, des plus populeuses et des plus merveilleuses cités du monde. La description qu’en a laissée l’Espagnol dans une lettre à son roi Charles Quint, en mars 1521, conserve tout son pouvoir évocateur.

« La ville est grande comme Séville ou Cordoue, décrit-il. Ses rues principales sont très larges et toutes droites ; quelques-unes de celles-ci et toutes les autres sont moitié terre et moitié eau, formant des canaux pour la circulation des petites embarcations. »

Les Européens connaissaient déjà par Marco Polo et d’autres voyageurs les prodiges du lointain Orient. Avec Cortés, Pizarro et d’autres aventuriers des Amériques, dont les lettres et récits vont circuler au XVIe siècle, l’Ancien Monde va prendre conscience des grandeurs (Mexico) et des misères (les sacrifices humains) du Nouveau Monde.

Temples et mosquées

« L’impact de tout ceci, on n’en sait trop rien », nuance le professeur français Bernard Grunberg, spécialiste mondialement connu de la conquête de l’empire aztèque. On lui doit notamment Le dictionnaire des conquistadores de Mexico (2002), dont il prépare une nouvelle édition et une version espagnole. « Découvrir Mexico va faire rêver les Espagnols, mais très vite ils vont déchanter, quand ils voudront prendre la ville par les armes. Jusqu’à ce jour, tous ces hommes n’avaient eu à connaître que des populations des Antilles qui n’avaient pas atteint le même degré de “civilisation”, entre guillemets. Mexico offre donc quelque chose de très nouveau pour eux. »

Le professeur fait remarquer que, dans la même lettre au roi, Cortés parle des temples aztèques en les appelant mosquées. « Pour lui, c’est l’image qu’il a de l’Orient et non pas d’un nouveau monde, dit-il. Mais très vite cela va s’effacer. Cortés est en fait très satisfait de cette découverte de Mexico qui lui permet de faire miroiter quelque chose d’assez extraordinaire. »

Il y a de l’or, mais assez peu finalement. Il y a surtout ces hauts plateaux de riches terres agricoles peuplées sur lesquelles les pauvres aventuriers souhaitent faire main basse pour assurer leur fortune.

« Très vite, Cortès place un village ou un quartier de ville sous la dépendance d’un Espagnol, qui a pour charge de les évangéliser et qui en échange bénéficie de leur force de travail, mais aussi d’un tribut payé en nature, par exemple en maïs, explique le professeur Grunberg. Ce système de l’incomienda est la grande différence par rapport à Jacques Cartier, Cavelier de La Salle ou d’autres. »

Photo: Domaine public Un portrait anonyme de Hernán Cortés

L’empire aztèque compte alors environ dix millions de sujets de Moctezuma, neuvième huey tlatoani (souverain) selon certaines estimations. La ville de Mexico-Tenochtitlan rassemble au moins 250 000 d’habitants, peut-être deux ou trois fois plus.

Les quelque 650 Espagnols de l’équipée vont réussir à faire tomber le tout en moins de deux ans. Pour y arriver, ils vont fédérer les ennemis des Aztèques, les Tépanèques ou Totonaques, selon la bonne vieille tactique du règne par la division.

« Cortés a longtemps végété dans les îles avant d’arriver au Mexique, raconte le professeur. Il a vite compris qu’il pouvait jouer les groupes indigènes les uns contre les autres. La prise finale de Mexico se fera avec quelques centaines d’Espagnols, et à côté d’eux des dizaines et des dizaines de milliers d’indigènes qui sont là pour se servir. Pour eux, Cortés est l’occasion de se détacher de l’empire aztèque qui leur impose un tribut plus lourd que le feront les Espagnols. »

Héros ou salaud ?

On s’aventure ici sur un terrain glissant. La Vanguardia de Barcelone publie cette semaine un dossier demandant si Hernán Cortés est un héros ou un génocidaire, une manière manichéenne de résumer les deux grandes lectures qui s’affrontent : celle pour qui Cortés est l’un des plus valeureux aventuriers de l’histoire et celle qui le considère comme un bourreau des peuples.

« En Espagne, il a progressivement acquis une aura de héros pour ses succès militaires [en tant que “conquérant du Mexique”] et pour sa contribution à la construction de la Nouvelle-Espagne, résume dans le quotidien l’historien Carlos Martinez Shaw, auteur de Cortés-Moctezuma (2008). Au Mexique, après l’indépendance, il n’a jamais été un personnage estimé [malgré son travail pour l’édification de la nation mexicaine]. Il a plutôt été détesté pour la destruction de l’ancienne civilisation mexicaine et pour ses actions contre les populations. »

La série télé Hernán, sur la conquête et la prise de Mexico, diffusée sur Amazon Prime à compter du 21 novembre, pourrait bien envenimer la querelle des mémoires qui se poursuit déjà des deux côtés de l’Atlantique. Le président mexicain actuel, Andrés Manuel López Obrador, a demandé par lettre officielle au roi d’Espagne et au pape de s’excuser pour les abus contre les peuples indigènes commis durant la Conquista. Le gouvernement espagnol a répondu sèchement que « l’arrivée, il y a 500 ans, des Espagnols sur le territoire mexicain actuel ne peut pas être jugée à l’aune des considérations contemporaines ».

Le professeur Grunberg n’en pense pas moins. Il répète que Cortés n’a rien à voir avec un homme du XXIe siècle et il refuse de réévaluer le passé à partir des critères sociopolitiques contemporains.

« Pour moi, là, on n’est pas dans ce que j’appelle de l’histoire, dit-il. Moi, je vous parle en temps qu’historien qui fouille les archives. Je ne me préoccupe pas aujourd’hui des problèmes de colonisation et de décolonisation. » 

Chance et fatalité

La grande chance de l’expédition de conquête est de tomber sur deux rescapés espagnols d’un naufrage datant de 1511 qui vont servir de truchements. Cortés lui-même commence une relation avec la fille d’un chef vaincu. Surnommée la Malinche, puis Dona Marina une fois convertie, elle devient une conseillère précieuse et une interprète indispensable

Les croyances de cette civilisation du Nouveau Monde jouent aussi contre elle, par fatalisme. Les étrangers barbus, bardés de fer, sont probablement assimilés au dieu Quetzalcoatl, dont la légende prédit le retour et la fin du « 5e soleil ». En plus, une comète, signe de mauvais présages, est apparue peu de temps avant l’inquiétant et fatal débarquement.

La petite armada dirigée par le capitaine Hernán Cortés est partie de Cuba avec 650 hommes, onze navires, quelques canons, une douzaine de mousquets et 16 chevaux — qui impressionneront autant les autochtones que les armes à feu. Elle touche les côtes de l’actuel Mexique le 22 avril 1519. Après une première tentative de prise de Mexico-Tenochtitlan (avec l’épisode de la Noche triste, à l’été 1520), la capitale aztèque tombera en août 1521.