Le système de protection de l’enfance, lui aussi, est mal en point

Le logement est la première chose qui fait défaut aux jeunes issus de ces services sociaux.
Photo: Getty Images Le logement est la première chose qui fait défaut aux jeunes issus de ces services sociaux.

« Ce n’est pas bien vu de travailler à la protection de la jeunesse. Pourtant ce devrait être un honneur , comme d’être pompier, dit Hélène Dénommé. En quelques minutes, en un flot continu d’exemples qui prenaient l’allure d’une libération par la parole, cette femme qui a travaillé pendant 30 ans pour la DPJ a dressé un constat accablant de l’état des services sociaux québécois auxquels elle reste attachée.

Mme Dénommé témoignait mercredi devant la commission spéciale sur la protection des enfants que préside Régine Laurent.

Pour les enfants, observe Mme Dénommé, il manque constamment de places. « Les Laurentides, on est une région pauvre. On est devenu encore plus pauvre. Et il y a eu la réforme Barrette… » Désormais, en d’autres mots, c’est pire que jamais, lui semble-t-il. Que faire ?

« On essayait de faire en sorte qu’il y ait le moins d’enfants placés parce qu’on n’en avait pas, de place ». Cela a conduit à des absurdités. Un jeune des Laurentides a été envoyé sur la Côte-Nord, faute pour lui de soutien disponible à proximité. Un enfant souffrant de problèmes particuliers s’est vu plongé dans une unité de délinquants, faute de mieux. Le malheureux s’est trouvé mêlé bien malgré lui à une fugue au cours de laquelle ses compagnons l’ont abandonné au milieu d’une forêt, où la police a fini par le retrouver.

« On aurait besoin de plus d’intervenants, de places, de familles d’accueil… On est en manque d’argent. » Hélène Dénommé parle de camarades de travail qui sont écrasés par trop de cas, débordés, épuisés, ballottés par des réorganisations administratives constantes, incapables de prendre la distance nécessaire devant des cas graves. Ses camarades finissent par craquer, dit-elle. Tout cela se fait au détriment de la stabilité dont auraient besoin les enfants. Des solutions ? « On veut que quelqu’un réfléchisse avec nous. »

Les fous de ces enfants

À terme, la pauvreté de ce système de protection pour la jeunesse engendre de jeunes adultes victimes de la médiocrité de tout un système, a observé froidement Benoît Bernier, directeur du développement de Déclic, un centre de formation spécialisé.

M. Bernier a dénoncé, en particulier, les « conditions indignes auxquels sont soumis ceux qui doivent quitter les centres jeunesse à 18 ans ». Nathan, à sa majorité, reconduit du jour au lendemain chez l’ancien conjoint de sa mère, dealer de drogues notoire. Mélanie, abandonnée d’un coup aux mains douteuses de son « chum », un conjoint qui s’avère être son proxénète. Simon qui, à 18 ans, se voit privé du suivi en psychothérapie dont il a besoin.

Comme cadeau d’entrée dans la vie adulte, notre société offre tout au plus à ces jeunes « une boîte à outils pour gérer leur misère », affirme Benoît Bernier. « Est-ce que c’est ça le Québec fou de ses enfants dont on rêvait, il n’y a pas longtemps ? ».

D’importants retards

En matière de scolarisation, ce qu’on fait pour les jeunes des centres jeunesse n’a pas donné de bons résultats. « Rien ne fonctionne de ce côté, force est de l’admettre », dit M. Bernier dans un témoignage structuré et posé. « Les élèves qui se présentent à nous souffrent de beaucoup de retards scolaires. »

 On aurait besoin de plus d’intervenants, de places, de familles d’accueil… On est en manque d’argent. 

À 18 ans, en règle générale, « alors qu’ils devraient avoir terminé leur secondaire, ils ont un niveau de secondaire un ou deux ». Leurs aptitudes à la lecture et à l’écriture ne sont guère supérieures à celle d’un enfant qui termine l’école primaire. Mais on adresse ensuite ces jeunes adultes à des programmes déjà existants qui ne conviennent pas à leurs connaissances et aux problèmes qui sont les leurs.

Des écoles nouvelles

« Les services d’éducation aux adultes ne sont pas du tout adaptés aux besoins de jeunes adultes aux traumatismes multiples qui arrivent des centres jeunesse. » Et ce ne sont pas des réformes de ce système qui vont corriger le tir, dit M. Bernier. Il cite plutôt la nécessité de s’aligner sur le modèle d’écoles spécialisées, comme l’École Pontault-Combault et une douzaine d’autres établissements qui travaillent avec du personnel spécialisé. « Il faudrait plus de psycho-pédagogues pour pallier les manques du système », dit-il.

Faute d’être en mesure de répondre à des besoins de plus en plus nombreux, M. Bernier ne souhaite guère qu’on parle de son école. « On n’est pas capable de répondre à la demande. Quand on ouvre un dossier, on ne le ferme jamais. Le jeune adulte, nous, on l’accompagne longtemps. »

Le logement, la base

Le logement est la première chose qui fait défaut aux jeunes issus de ces services sociaux, a rappelé M. Bernier. Sans connaître la possibilité de jouir de la sécurité d’un logement décent, les jeunes adultes n’ont aucune disponibilité pour l’apprentissage.

La plupart du temps, c’est ce qui arrive dans le système québécois : de jeunes gens déjà bien peu favorisés par la vie se retrouvent à « devoir réfléchir en continu à comment trouver à se loger et payer leur loyer, au point d’être forcé de vivre dans des environnements toxiques. » Qui plus est, le fait de devoir travailler en même temps qu’on tente de s’éduquer, alors qu’on souffre de lourds problèmes d’apprentissages, « ça ne fonctionne pas ».

3 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 7 novembre 2019 05 h 35

    … ailleurs-autrement d’ICI !

    « Comme cadeau d’entrée dans la vie adulte, notre société offre tout au plus à ces jeunes « une boîte à outils pour gérer leur misère », affirme Benoît Bernier. « Est-ce que c’est ça le Québec fou de ses enfants dont on rêvait, il n’y a pas longtemps ? ». » (Jean-François Nadeau, Le Devoir)

    De cette citation, douceur double :

    A : Fou ou selon de ses enfants, le Québec, cherchant comme avant tout, probablement, l’unité des familles et du vivre ensemble HUMAIN, est comme invité à réaliser (prendre conscience ?!?) qu’aider à « protéger » et l’Enfance et la Jeunesse, issues majoritairement de milieux en situation de césure sociale ou de toxicité malveillante, exige et relève d’une Vision Assurée, une Vision susceptible de valoriser et de soutenir chez les personnes concernées tout autant leur intégration que leur participation à la Vie Adulte, s’il y a lieu, et ;

    B : Si ce genre de « cadeau d’entrée » continue à être offert-donné comme avant pendant et après l’actuelle Commission et une Vision gouvernementale à moderniser, le Système d’Aide et de Protection sociale se risquerait à vivre ou à s’assumer comme …

    … ailleurs-autrement d’ICI ! - 7 nov 2019 –

    Ps. : De cette citation (« On n’est pas capable de répondre à la demande. Quand on ouvre un dossier, on ne le ferme jamais. Le jeune adulte, nous, on l’accompagne longtemps. », Benoît Bernier, directeur du développement de Déclic), le mot « dossier », un mot réputé allergène-anxiogène, demeure, pour plusieurs, ou d’utilisation « douteuse » ou d’utilisation « suspecte » et quoi en-corps !?! Un mot qui fait BOUGER tout un Système !

  • Denis Paquette - Abonné 7 novembre 2019 07 h 23

    j'ai bien peur que nous soyons dans une phase de décroisances importantes, tout porte a le croire

    quelle culture improvisée serait-ce que nos politiciens n'ont pas les connaissances nécessaires

  • Serge Grenier - Inscrit 7 novembre 2019 08 h 55

    Le sens des priorités

    Pour sauver les banques, la réserve fédérale américaine injecte 75 milliards de dollars par jour d'argent sorti de nulle part depuis plusieurs semaines. Pourquoi peut-on inventer autant d'argent qu'on le désire pour sauver les banquiers mais pas pour sauver les enfants?

    Le système financier est une vraie farce. Je trouve cela vraiment machiavélique de prétendre qu'on ne peut pas trouver quelques millions de dollars pour aider les plus mal pris dans une société où l'économie se calcule en millions de milliards.