Les perturbateurs endocriniens, des polluants à part

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
Le bisphénol A (BPA), utilisé pour produire  un plastique dur et transparent comme celui de certains biberons, est reconnu comme étant  un perturbateur endocrinien.  C’est pourquoi  la loi canadienne interdit la fabrication, l’importation,  la publicité  et la vente  de biberons contenant  cette substance.
Getty Images Le bisphénol A (BPA), utilisé pour produire un plastique dur et transparent comme celui de certains biberons, est reconnu comme étant un perturbateur endocrinien. C’est pourquoi la loi canadienne interdit la fabrication, l’importation, la publicité et la vente de biberons contenant cette substance.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Géraldine Delbès et Isabelle Plante sont toutes deux professeures et chercheuses en toxicologie à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). L’une étudie les causes potentielles de l’infertilité masculine et l’autre, le développement des glandes mammaires et du cancer du sein. Ce qui lie leur recherche respective : l’effet des perturbateurs endocriniens (PE) sur le développement des cellules et des glandes.

Les perturbateurs endocriniens sont des substances chimiques d’origine naturelle ou artificielle étrangères au corps humain. Une fois dans l’organisme, ils peuvent interférer avec le fonctionnement du système hormonal en « brouillant » les signaux naturels.

Ce qui les rend particulièrement intéressants, selon les chercheuses, est leur omniprésence dans l’environnement. Ils sont partout : dans les cosmétiques, les agents plastifiants, les produits industriels, les pesticides ou l’alimentation en général. « Si ce matin vous vous êtes fait un shampooing, un maquillage et avez bu votre lait de soya, lance Mme Delbès, vous avez déjà été exposés à une combinaison de trois perturbateurs endocriniens. »

La dose ne fait pas le poison

La preuve de la menace de ces substances sur la santé humaine n’est plus à faire, selon la communauté scientifique.

L’expression « perturbateur endocrinien » est apparue au début des années 1990. Ces substances sont toutefois étudiées par les chercheurs depuis le milieu du XXe siècle. Avec son ouvrage Printemps silencieux, publié en 1962, la biologiste américaine Rachel Carson a lancé le signal d’alarme sur les effets du pesticide DDT sur la faune sauvage et les oiseaux, surtout. Elle y pointait un amincissement des coquilles d’œufs, une hausse de la mortalité et des problèmes de reproduction.

Pour la plupart des études toxicologiques, les chercheurs administrent des doses croissantes de polluants à des animaux, raconte la professeure Plante. La quantité la plus faible à laquelle des effets sont observés sera considérée comme étant « la dose toxique », celle à laquelle les humains ne doivent pas être exposés. Les perturbateurs endocriniens ont des comportements un peu différents des polluants dits « normaux », cependant.

« La dose toxique existe pour les PE, poursuit Mme Plante. Mais à des quantités plus faibles, ils ont aussi des effets souvent moins flagrants qui, à la longue, vont changer la façon dont les cellules répondent normalement. » Les perturbateurs endocriniens remettent ainsi en question l’idée que « la dose fait le poison ».

Les hormones sont des substances naturelles qui agissent comme des messagers chimiques entre différentes parties du corps. Elles contrôlent de nombreuses fonctions, dont la croissance, la reproduction, la fonction sexuelle, le sommeil, la faim, l’humeur et le métabolisme. Certaines cellules du corps sont composées de protéines appelées récepteurs qui réagissent à une hormone précise, à la manière d’une clé dans une serrure.

« Les perturbateurs endocriniens ont le même aspect que la clé. Ils vont pouvoir aller dans la serrure, mais entraîneront une réponse différente », illustre Mme Plante. Ils peuvent bloquer l’action de l’hormone en se fixant sur le récepteur avec lesquels elle interagit habituellement ou entraîner l’effet opposé.

Prédisposition au cancer du sein

Isabelle Plante s’intéresse aux conséquences d’une exposition aux retardateurs de flammes bromés dans le développement des glandes mammaires. Ces retardateurs sont des agents chimiques ajoutés aux produits de consommation courants, comme les meubles, tissus ou produits électroniques, pour réduire l’ignition et la propagation des flammes. Certains sont considérés comme des perturbateurs endocriniens.

« Les retardateurs de flammes ne sont pas fortement attachés à la matière, explique Mme Plante. Avec l’usure, ils se retrouvent dans les poussières de maison. Ils entrent dans l’organisme surtout par inhalation. »

Ils pourraient ainsi prendre la forme de l’œstradiol et de la progestérone libérés par les ovaires. « La glande mammaire est finement orchestrée par ces hormones », rappelle la chercheuse. Ainsi, une exposition chronique ou à de faibles doses, surtout dans les périodes cruciales de développement des seins (in utero, puberté, grossesse), peut provoquer une puberté précoce ou un cancer du sein subséquemment, par exemple.

Géraldine Delbès étudie quant à elle l’effet des composés oestrogéniques présents dans la pilule contraceptive sur l’évolution du testicule et la fertilité adulte. L’entièreté de ses recherches porte sur l’incidence d’une exposition périnatale. Il s’agit de la période durant laquelle toutes les fonctions métaboliques et physiologiques vitales se mettent en place.

Féminisation des poissons

 La professeure explique que « 40 % des cas d’infertilité masculine sont idiopathiques » (dont on n’a pu attribuer la cause). « Nos études suspectent l’environnement global et chimique », poursuit-elle. Plus de 50 % de ses recherches portent sur les perturbateurs endocriniens.

« Nos études sont inspirées de ce qui se produit dans la nature : la quantité de plus en plus importante de xénoestrogènes dans les cours d’eau provoque la féminisation des poissons mâles », raconte la chercheuse.

« La différenciation de l’appareil reproducteur dépend des hormones, en particulier chez le mâle, poursuit-elle. Si on interfère avec la testostérone sécrétée par les testicules fœtaux, tout l’appareil reproducteur mâle peut avoir des anomalies de développement. »

Mme Delbès cite la non-descente des testicules dans le scrotum, le micropénis ou la non-fermeture du pénis, qui sont des symptômes toujours plus observés dans la population. « Les ambiguïtés de l’appareil reproducteur à la naissance seraient probablement causées par une interférence avec le système hormonal pendant le développement », précise-t-elle.

Ces mutations qui touchent la lignée germinale, qui comprend les cellules sexuelles permettant la reproduction sexuée, peuvent se transmettre à la descendance.

Se protéger individuellement

La corrélation directe entre certaines malformations ou maladies et l’exposition aux perturbateurs endocriniens n’est pas démontrée hors de tout doute. « Il est très difficile d’isoler une seule cause », fait valoir Mme Plante. Les études des chercheuses suggèrent toutefois d’user de prudence en minimisant l’exposition aux PE, bien que « certains perturbateurs soient assez difficiles à éviter », poursuit Mme Plante.

Comme les retardateurs de flammes bromés, certains agents plastifiants ne sont liés que faiblement au plastique. Ils s’en détacheront aussi avec l’usure. Il est possible de limiter une exposition aux PE en évitant de réutiliser des plastiques à usage unique et les plats de plastique décolorés ou abîmés, par exemple.

L’OCDE et l’Organisation mondiale de la santé ont déjà entamé une réflexion afin que les populations demeurent à des niveaux raisonnables d’exposition, indique la professeure Delbès.

La Loi canadienne sur la sécurité des produits de consommation protège les nouveau-nés et les enfants d’une exposition « inutile » au bisphénol A (BPA), une substance chimique industrielle utilisée pour produire un plastique dur et transparent appelé polycarbonate (PC). Le BPA figure sur la liste des perturbateurs endocriniens. La loi interdit entre autres la fabrication, l’importation, la publicité et la vente de biberons de PC contenant cette substance.

« Si on comprend les effets des PE, on sera plus conscients de leur présence dans notre quotidien, note Mme Delbès. Il faut mieux éduquer la population quant aux risques éventuels que posent les produits de consommation sur les hormones endocrines. »

Ce cahier spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, grâce au soutien des annonceurs qui y figurent. Ces derniers n’ont cependant pas de droit de regard sur les textes. La rédaction du Devoir n’a pas pris part à la production de ces contenus.