Revoir la médication à la baisse

Stéphane Gagné Collaboration spéciale
«On en est venu à banaliser la polymédication», affirme Caroline Sirois.
Photo: Getty Images / iStockphoto «On en est venu à banaliser la polymédication», affirme Caroline Sirois.

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Selon une récente étude publiée dans la revue Family Practice et réalisée par des chercheurs de l’Université Laval et de l’Université de Limoges, en France, près de la moitié des personnes âgées de 65 ans et plus prennent au moins un médicament inapproprié. Discussion avec l’une des responsables de l’étude, Caroline Sirois, sur ce phénomène.

On connaît tous au moins une personne âgée qui ingère chaque jour plusieurs médicaments différents. Ce phénomène, presque considéré comme normal jusqu’ici, suscite aujourd’hui des interrogations dans le domaine de la santé.

Toute cette médication est-elle nécessaire ? Selon l’étude, la réponse est non. Les principaux médicaments jugés inappropriés sont les benzodiazépines (26 %), prescrits contre l’anxiété et l’insomnie, et les inhibiteurs de la pompe à protons (21 %), prescrits contre l’acidité gastrique. Comment en sommes-nous arrivés là ? « On en est venu à banaliser la polymédication, et beaucoup croient que la prise de toutes ces pilules est sécuritaire », affirme Caroline Sirois, professeure au Département de médecine sociale et préventive de l’Université Laval et titulaire de la Chaire de recherche sur le vieillissement de la même université.

Sécuritaires, les médicaments ? Ce n’est pas toujours le cas. Selon l’étude, un médicament est considéré comme potentiellement inapproprié lorsque les risques d’effets secondaires indésirables liés à sa prise sont plus grands que les bénéfices et qu’il existe d’autres solutions pour traiter le patient. Or, dans plusieurs cas, d’autres possibilités existent. Prenons le cas des benzodiazépines. « Les aînés les prennent parfois parce qu’ils croient souffrir d’insomnie, dit-elle. Or, en discutant avec eux, on se rend compte qu’ils font des siestes le jour et dorment ainsi moins la nuit. Ils n’ont donc pas vraiment de problèmes d’insomnie. Pour d’autres, le problème est réel, mais ils peuvent suivre une thérapie comportementale qui saura souvent les aider. En général, la prise de ces médicaments et d’autres ne devrait se faire qu’à court terme. Il ne faut pas en faire une habitude. »

La chercheuse croit aussi qu’il est plus simple et plus rapide, pour les patients et les médecins, de se tourner vers ces médicaments plutôt que d’opter pour des solutions qui exigent du temps, des efforts et des ressources. « Or, il est bien connu que, lorsqu’on prescrit un médicament, il est difficile ensuite d’arrêter, » dit-elle. Il se crée souvent une accoutumance.

Favoriser la déprescription

Grâce à cette étude, Mme Sirois souhaite que les médecins et les pharmaciens en viennent à déprescrire les médicaments jugés non appropriés. Selon elle, les professionnels de la santé sont davantage sensibilisés à la polymédication aujourd’hui et ouverts à la déprescription. « Les patients ont aussi un rôle à jouer, dit-elle. Ils doivent s’informer davantage, poser des questions à leur médecin ou leur pharmacien et bien connaître les raisons pour lesquelles ils prennent les médicaments qu’on leur prescrit. » Mme Sirois est d’ailleurs membre du Réseau canadien pour la déprescription, un organisme qui vise à rendre l’usage des médicaments plus sécuritaire, partout au pays.

Portrait de la surmédication au Québec

L’appui de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a été essentiel dans la réalisation de l’étude. Cet organisme dispose, en effet, du Système intégré de surveillance des maladies chroniques, qui contient les dossiers de 1,1 million de Québécois atteints d’une maladie chronique ou à risque d’en développer une. Cette vaste base de données contient des renseignements sur les médicaments prescrits à ces personnes et compte les dossiers de 90 % des Québécois âgés de 65 ans et plus. Les chercheurs ont comparé les données figurant dans cette base de données à la liste des médicaments potentiellement inappropriés pour les personnes âgées dressée par l’American Geriatrics Society.

« L’INSPQ fait ainsi la surveillance de la polymédication chez les aînés », souligne Mme Sirois. Quant à l’étude de l’Université Laval et de l’Université de Limoges, elle aura des suites. « Nous comptons dresser un portrait de la surmédication au Québec, conclut la professeure. Cela permettra de développer des indicateurs qui pourront être utilisés par les médecins et les pharmaciens. Ces professionnels pourront ainsi déterminer s’il y a des médicaments qui pourraient être retirés en toute sécurité. »