Duper les cellules cancéreuses

Rose Carine Henriquez Collaboration spéciale
Les thérapies actuelles contre le cancer ciblent les tissus malades, mais touchent aussi les tissus sains environnants, causant d’importants effets secondaires.
Borhane Annabi Les thérapies actuelles contre le cancer ciblent les tissus malades, mais touchent aussi les tissus sains environnants, causant d’importants effets secondaires.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le professeur de biochimie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) Borhane Annabi et son équipe se sont vu attribuer en octobre un soutien financier de 1,7 million de dollars pour un projet de thérapie ciblée contre le cancer du sein. Un montant salutaire pour une idée en laquelle M. Annabi croit de tout son être.

Selon le chercheur, les thérapies actuelles offrent très peu de précision dans leur manière d’être diffusées dans l’organisme. Elles ciblent les tissus malades, mais touchent aussi les tissus sains environnants. Ainsi, à force d’être administré, un médicament peut s’accumuler et causer des complications comptant de nombreux effets secondaires, communs en chimiothérapie, comme la perte de poids, la fatigue ou les changements cognitifs. Avec son équipe, Borhane Annabi a l’intention de changer cet état de fait. Il a mis au point une « plateforme de conjugaison de médicaments ».

« On a développé essentiellement une plateforme de ciblage et de délivrance de médicaments cytotoxiques, explique-t-il. On a augmenté la capacité des médicaments déjà utilisés en chimiothérapie à cibler de façon plus précise certains sous-types de tumeurs et de cellules cancéreuses et de minimiser les effets délétères secondaires associés à la chimiothérapie. »

Manipulation de cellules

Ce ciblage s’apparente à un jeu de dupes entre les chercheurs et les cellules cancéreuses. À la surface de celles-ci, certaines protéines sont surexprimées. « Les approches thérapeutiques classiques se basent sur la reconnaissance de ces protéines pour envoyer le médicament et espérer que cela fonctionne », indique M. Annabi. La stratégie du professeur est différente. Elle s’inspire de ce qui se fait déjà, mais pour aller plus loin, en utilisant la stratégie du « cheval de Troie ». Le médicament développé procure en effet aux cellules, la capacité d'absorber la cytotoxine, à savoir l'agent de chimiothérapie. C'est ce qu'on appelle l'internalisation.

« En réalité, la cellule internalise ce qu’elle croit être un ligand physiologique, développe M. Annabi. Cela lui permet de continuer à proliférer de façon déréglée. C'est ce qu’on appelle la croissance tumorale. Et, oh ! surprise ! une fois que cet agent est internalisé, des enzymes se libèrent à l’intérieur des cellules, qui vont permettre la libération de l’agent cytotoxique et mener à la mort de la cellule. »

Il s'agit donc bien de duper les cellules cancéreuses.

Des résultats prometteurs

Au cours de ces quatre dernières années de recherche, les résultats ont suscité beaucoup d’optimisme. Cette foi en l’efficacité de ce médicament vient du fait que les chercheurs en ont exploré les effets sur des modèles animaux en laboratoire. Les conclusions montrent qu’ils ne présentent ni perte de poids ni fonctions cardiaques altérées et ont un déficit immunitaire très faible.

« On a déjà trois lignes de preuves qui nous permettent de croire que notre médicament va contourner ces effets secondaires, affirme Borhane Annabi. Et nous avons bon espoir d’arriver au premier traitement chez le patient dans l'année qui vient. Pour nous, c’est une grosse étape de franchie. » Le professeur avoue dans le même souffle que le soutien financier arrive à point nommé. Les exigences financières sont en effet énormes et menaçaient le développement de cette technologie.

Une fierté

Ce travail de longue haleine, qui a mobilisé des collègues chercheurs, des étudiants à la maîtrise et au doctorat et des stagiaires postdoctorat, est une grande fierté, surtout pour l’UQAM, qui ne compte pas de faculté de médecine. Le projet s’est démarqué, aux côtés de ceux de l’Université McGill et de l’Université de Montréal. « Je me sens très fier de compétitionner dans la cour des grands, déclare M. Annabi. Il y a beaucoup de tabous et de préjugés envers l’UQAM. On croit qu’il n’y a pas de recherche biomédicale de pointe qui s’y fait, alors que c’est complètement faux. »

Après 18 ans de carrière, cette reconnaissance vient toucher le chercheur. « J’ai bon espoir de participer au développement d’un médicament qui va permettre réellement de guérir des patientes. C’est vraiment exaltant, et le fait de le faire à l’UQAM positionne vraiment la recherche biomédicale de mon université sur l’échiquier national. »

Le professeur avoue n’avoir jamais travaillé aussi intensément dès le moment où son équipe et lui ont constaté qu’il y avait une piste pour intervenir dans un territoire où les cellules cancéreuses se comparent à une violation de domicile.