De nouveaux visages dans le monde du travail

Jean-François Venne Collaboration spéciale
L’automatisation et la robotisation coûtent et continueront de coûter des emplois et d’en transformer d’autres. Cela pose la question de la responsabilité partagée de l’État et des entreprises dans l’accompagnement des travailleurs, que ce soit en formation ou en reconversion professionnelle.
Illustration Tiffet L’automatisation et la robotisation coûtent et continueront de coûter des emplois et d’en transformer d’autres. Cela pose la question de la responsabilité partagée de l’État et des entreprises dans l’accompagnement des travailleurs, que ce soit en formation ou en reconversion professionnelle.

Ce texte fait partie du cahier spécial 32e congrès de la FTQ

Les nombreux changements qui bouleversent le marché du travail concernent le droit du travail et l’action syndicale. « Le travail change de manière continue depuis plus de trente ans, ce n’est pas un phénomène nouveau en soi, mais nous vivons une accélération des transformations technologiques liées à la numérisation du travail et aux avancées de l’intelligence artificielle », indique Dalia Gesualdi-Fecteau, professeure au Département de sciences juridiques de l’Université du Québec à Montréal. Elle s’intéresse à l’encadrement des relations de travail par le droit et au rôle de l’action syndicale dans cet encadrement.

Elle déplore que l’on sorte trop souvent la transformation technologique que connaît le monde du travail de son contexte économique et historique. Depuis le milieu des années 1970, les entreprises recherchent de plus en plus de flexibilité, notamment dans la gestion de leurs travailleurs. Elles ont saisi les occasions de flexibilité offertes par la mondialisation et par l’essor des technologies. Au fil des ans, cette dynamique a modifié la manière dont les entreprises sont organisées et entraîné des changements importants sur le marché du travail.

L’une des premières conséquences a été l’apparition d’une force de travail précarisée par des statuts très différents de l’emploi classique à temps plein, à horaire fixe, doté d’une certaine sécurité d’emploi et parfois d’une protection syndicale. Les contrats à durée déterminée et les emplois temporaires et à temps partiel se sont multipliés. En 2018, selon Statistique Canada, 13,3 % des travailleurs canadiens, soit 2,1 millions de personnes, occupaient des postes temporaires. Une augmentation de 700 000 travailleurs depuis 1998. Toujours selon Statistique Canada, un peu plus d’un million de personnes cumulaient des emplois en 2018. Par ailleurs, 2,9 millions de travailleurs, soit 15 % du total, étaient des travailleurs autonomes.

Cet essor de l’emploi atypique ne va pas sans conséquence. Les emplois temporaires sont généralement moins bien payés que les emplois permanents. « Au Canada, le fait d’être un salarié constitue aussi une condition préalable pour accéder à plusieurs régimes de protection sociale, par exemple en cas d’accident de travail, dont sont privés les travailleurs autonomes », rappelle Dalia Gesualdi-Fecteau.

Des travailleurs isolés

L’essor des technologies numériques, et notamment de l’intelligence artificielle, contribue à déstructurer encore plus l’organisation du travail, par exemple avec l’arrivée de plateformes comme Uber ou Amazon Mechanical Turk. Cette dernière permet à un donneur d’ouvrage de confier des tâches à plusieurs travailleurs localisés n’importe où dans le monde. Les rémunérations très faibles ont amené des critiques comme le sociologue Antonio Casilli et le journaliste Fabien Soyez à qualifier cette organisation du travail de colonialisme et d’esclavage moderne.

« La délocalisation extrême d’une plateforme comme Mechanical Turk isole les travailleurs et diminue grandement leur capacité de s’organiser pour revendiquer leurs droits », souligne Philippe Pochet, directeur général de l’Institut syndical européen. Il a récemment publié l’ouvrage À la recherche de l’Europe sociale, aux Presses universitaires de France.

Les difficultés que connaissent les travailleurs européens de ces plateformes ressemblent à celles que vivent les travailleurs québécois. « Il faut s’attaquer à la requalification de plusieurs d’entre eux, que les plateformes traitent comme des travailleurs autonomes, mais qui pourraient en fait être des salariés, avance Philippe Pochet. Il faut aussi réfléchir à des adaptations du droit de la concurrence et du droit du travail, qui leur permettraient de s’organiser et de revendiquer, même s’ils ne sont pas considérés comme des salariés. »

Le chercheur souligne aussi d’autres problèmes. Par exemple, sur ces plateformes, tout est affaire de réputation. Les donneurs d’ouvrage peuvent vérifier si le travailleur travaille bien, respecte les échéanciers, est courtois, etc. Cette réputation se construit avec les commentaires ou les notes décernés au travailleur par ceux qui ont utilisé ses services. Or, lorsqu’il décide de passer d’une plateforme à une autre, par exemple d’Uber à Lyft, il perd cet historique qu’il avait construit et doit rebâtir à zéro. « Cela augmente la dépendance des travailleurs envers une plateforme, déplore Philippe Pochet. Ils devraient pouvoir transférer leur réputation d’une plateforme à une autre. Ils devraient aussi avoir accès à celle des donneurs d’ouvrage, pour repérer ceux qui ne paient pas bien, par exemple. »

Quel rôle peuvent jouer les syndicats dans une organisation du travail aussi déstructurée ? Philippe Pochet croit que l’une de leurs tâches est de créer leurs propres plateformes pour informer et sensibiliser les travailleurs quant à leurs droits. Elles pourront devenir des lieux où les travailleurs se rencontreront et où pourraient germer de nouvelles formes de contestation ou d’organisation.

Haute pression

Les employés qui occupent des postes plus traditionnels ne sont pas épargnés par la numérisation du travail. Les appareils mobiles brouillent la frontière entre le temps de travail et le temps personnel. Elle entraîne une intensification du travail et une augmentation des attentes de certains employeurs envers la disponibilité des employés et la quantité de tâches qu’ils doivent réaliser. Cela peut finir par avoir des conséquences sur la santé mentale et physique des salariés. Certaines entreprises l’ont compris et tentent d’offrir des moments de déconnexion obligatoire à leurs employés. « Cela ne suffira pas toutefois si les attentes quant à la charge de travail ne sont pas revues en conséquence », prévient Dalia Gesualdi-Fecteau.

Elle ajoute que l’automatisation et la robotisation coûtent et continueront de coûter des emplois et d’entransformer d’autres. Cela pose la question de la responsabilité partagée de l’État et des entreprises dans l’accompagnement des travailleurs, que ce soit en formation ou en reconversion professionnelle. « Les entreprises bénéficient d’aides financières et de crédits d’impôt de l’État pour se numériser, elles doivent donc accepter de faire un effort pour soutenir les employés touchés par ces changements », juge-t-elle.

Dans ce contexte, poursuit-elle, les syndicats doivent revoir leur approche de la négociation collective pour inclure de nouvelles questions, comme l’utilisation des données des employés, le degré de surveillance électronique à laquelle ils sont assujettis et le respect de leur vie privée ou l’effet de l’automatisation et de la numérisation sur les salariés. L’accélération de la mutation du travail exigera de repenser l’organisation et la protection des travailleurs, afin d’éviter que celle-ci ne fasse trop de perdants.