SNC-Lavalin avait besoin du fils de Kadhafi

Sami Bebawi, un ancien vice-président de SNCl-Lavalin, subit son procès pour fraude et corruption.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Sami Bebawi, un ancien vice-président de SNCl-Lavalin, subit son procès pour fraude et corruption.

L’ancien haut dirigeant de SNC-Lavalin, Sami Bebawi, suivait de près tous les faits et gestes posés en Libye, et parallèlement, la firme bénéficiait du soutien du fils de l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi, a raconté lundi le principal témoin à son procès pour fraude et corruption.

« Il y avait des rapports hebdomadaires, sinon journaliers, de tous les projets en Libye, qui étaient suivis de façon rigoureuse et avec beaucoup de détails », a insisté Riadh Ben Aissa. Celui qui était également cadre chez SNC-Lavalin collabore avec la justice canadienne depuis son arrestation en Suisse, en 2012, dans un autre dossier.

Il est le témoin vedette au procès de son ancien supérieur, Sami Bebawi, qui fait face à huit chefs d’accusation de fraude, de recyclage de produits de la criminalité, de possession de biens volés et de corruption d’un agent public étranger. M. Bebawi a plaidé non coupable à toutes les accusations.

Or, au troisième jour du procès, M. Ben Aissa a témoigné de leurs communications constantes malgré l’océan qui les séparait. La Couronne a fait défiler tout au long de la journée des dizaines de messages électroniques que s’envoyaient les deux hommes au sujet des contrats obtenus ou à obtenir ainsi qu’aux pots-de-vin à redistribuer.

« Je mettais beaucoup de détails », a souligné M. Ben Aissa, dont le témoignage était parfois ponctué d’un brin de fierté dans la voix.

L’influence Kadhafi

Le premier témoin de la Couronne a aussi souligné que, sans l’aide de Saadi, fils de Mouammar Kadhafi, SNC-Lavalin n’aurait pas été en mesure d’obtenir d’importants contrats en territoire libyen.

« Avec les interventions de Saadi Kadhafi, ç’a été clairement dit […] que SNC devait obtenir le maximum de contrats », a-t-il affirmé.

C’est qu’à la fin des années 90, SNC-Lavalin s’était retrouvée en mauvaise posture en Libye dans le cadre d’un contrat conclu avec la Great Man-Made River Authority (GMRA). Ce projet de construction de puits visait à alimenter les villes côtières en eau potable. Or, les travaux se sont avérés plus coûteux et la GMRA refusait de payer le montant supplémentaire réclamé par SNC-Lavalin.

M. Ben Aissa avait donc été envoyé en Libye pour résoudre cette réclamation. Par un concours de circonstances, celui-ci a été présenté à Saadi Kadhafi et a pu conclure une entente avec la GMRA.

Cela aura été un tournant pour la compagnie puisque, grâce à la proximité qui s’est développée entre lui et le fils Kadhafi, SNC-Lavalin a pu obtenir de « gros projets », même si la firme n’avait pas l’expertise requise, a-t-il confié.

SNC-Lavalin a obtenu entre autres un contrat de 400 millions de dollars pour un projet d’usine nommé Sarir 1.

« Quand [le président de la GMRA] a su que M. Kadhafi était derrière nous, toute la dynamique a changé », a mentionné M. Ben Aissa.

Signe que SNC-Lavalin n’était pas un grand acteur en Libye, la firme n’arrivait pas à obtenir des prix concurrentiels pour certains matériaux, dont l’acier, a expliqué le témoin.

« On nous donnait des prix exorbitants. D’ailleurs, on n’avait même pas le temps d’analyser l’offre, qu’elle était déjà échue », s’est souvenu M. Ben Aissa.

Il a raconté que les dirigeants ont paniqué lorsqu’ils ont réalisé les potentielles pertes financières.

« Sami m’a demandé de trouver une solution alors j’en ai discuté avec des gens de GMRA et ils m’ont dit que la seule façon de m’en sortir, c’était de rentrer de la compétition », a-t-il mentionné. « Ils m’ont orienté vers les Coréens, qui avaient été sortis [depuis que] les Allemands avaient le monopole », a-t-il ajouté.

C’est lui personnellement qui a rencontré des dirigeants. « Mon pouvoir de persuasion pour les faire entrer dans ce projet-là a permis à SNC de non seulement imposer ses prix, mais aussi d’améliorer le cash-flow [les liquidités] », a-t-il fait valoir.

M. Ben Aissa est également revenu sur l’ouverture de comptes bancaires en Suisse afin de dissimuler l’argent qui servait à payer les pots-de-vin.

Peu de temps après l’obtention de ce contrat, Saadi Kadhafi l’a invité à se rendre avec lui à un salon nautique organisé à Cannes, en France. Sur place, le fils de l’ancien dictateur avait manifesté un vif intérêt pour un yacht de luxe. Peu de temps après son retour en Libye, M. Ben Aissa a reçu un appel d’un proche de Saadi Kadhafi, lui manifestant son intérêt pour un bateau 25 millions de dollars.

Le témoignage de M. Ben Aissa se poursuit mardi au palais de justice de Montréal.