Pourquoi la maison de Jean Drapeau a-t-elle été dynamitée?

Pacifique «Pax» Plante et Jean Drapeau, lors de sa victoire à la mairie de Montréal en octobre 1954
Photo: Paul Taillefer, The Montreal Star, 1954. Archives de la Ville de Montréal Pacifique «Pax» Plante et Jean Drapeau, lors de sa victoire à la mairie de Montréal en octobre 1954

Les archives de Jean Drapeau, rendues publiques il y a quelques jours, permettent d’envisager certains faits historiques sous un éclairage différent.

Au soir du 29 septembre 1969, la résidence familiale de Jean Drapeau vole en éclats. Le souffle produit par la déflagration est si puissant qu’une trentaine de maisons des environs subissent, elles aussi, des dommages importants. Par miracle, l’attentat à la dynamite ne fait aucun mort. Sa femme et son fils réussissent, pieds nus, au petit matin, à sortir des décombres. Jean Drapeau ne se trouve pas chez lui.

Les attentats et l’intimidation, Jean Drapeau en a déjà eu l’expérience. En 1954, lors de la campagne électorale qui le conduit à devenir maire pour la première fois, des fiers-à-bras cassent tout dans son local électoral et s’emploient à sectionner les fils des téléphones. Drapeau a aussi été menacé auparavant alors qu’il tentait d’aider Pacifique Plante dans une campagne de « moralité publique ». Plante dut s’enfuir au Mexique, d’où il reviendra pour rencontrer secrètement Drapeau en 1963. Des documents montrent que Drapeau tenta de récompenser son ami, injustement congédié selon lui, en lui obtenant le versement d’une pension.

Photo: Archives de la Ville de Montréal Jean Drapeau, lors de sa victoire à la mairie de Montréal

Mais cet attentat à son domicile, qui en est responsable ? Il n’est pas revendiqué. Est-ce le Front de libération du Québec, dont Drapeau tend à voir des incarnations dans tous les groupes qui lui déplaisent ? Rien ne l’indique. Est-ce plutôt des policiers frustrés des conditions de travail que Drapeau entend leur imposer à la suite d’un difficile et pénible bras de fer ? Le maire, comme d’autres, sera tout porté à le croire. Mais peut-être est-ce aussi la pègre qui tente de le faire chanter, puisque Jean Drapeau vient de lancer, malgré les moqueries du public, un chic restaurant privé où règne l’opéra. Or, les restaurants, lit-on dans certaines coupures de presse que conserve Jean Drapeau, sont souvent soumis au chantage de pareils truands…

Le 8 septembre 1969, Jean Drapeau vient d’ouvrir Le Vaisseau d’or, un restaurant nostalgique, inspiré de loin en loin par le romantisme de Nelligan, situé au sous-sol du Windsor, un vieil hôtel au chic suranné. Drapeau l’ouvre à titre privé, mais tout en le faisant mousser volontiers à titre de maire. On l’y trouve, soir après soir, qui accueille tout sourire la clientèle, des gens qui trouvent ainsi à bon compte l’occasion de lui parler en tête à tête. Et Jean Drapeau de se laisser alors photographier avec tout un chacun, un verre de vin à la main. Tard, lorsqu’il finit enfin par aller se coucher, le maire se rend souvent, plutôt que d’aller chez lui, dans un immeuble qu’il a fait construire rue Sherbrooke et où se trouve l’adresse officielle du Parti civique.

Au Vaisseau d’or, qui se révèle un véritable fiasco, le maire a reconstitué, écrit-il dans ses documents personnels, un salon de la bourgeoisie d’une « grande maison à Montréal, vers 1896-1899 ». « C’est à l’homme d’aujourd’hui — à la femme aussi — que j’ai pensé », écrit encore le maire.

Le baragouin

Quand il parle de culture, le maire s’adresse toujours à une élite. Au début des années 1970, il méprise la langue populaire dont le dramaturge Michel Tremblay devient la figure emblématique. L’écrivain Robert Choquette dit avoir apprécié, à l’occasion d’un déjeuner avec le maire, ses « commentaires sur l’ignoble baragouin dont certains rêvent de faire notre idiome “national”».

Drapeau soutient volontiers une idée de Grande Culture qui se déploie à l’écart de l’État, en fonction du soutien que veulent bien lui accorder les entreprises privées.

Photo: Alain Renaud Le Devoir En matière d'art comme de politique, Jean Drapeau est un conservateur décomplexé. Il sera d'ailleurs plusieurs fois courtisé par des partis provinciaux et fédéraux de cette allégeance. 

Il a ses favoris, comme le peintre Alfred Pellan. Il est vrai que celui-ci, dans sa correspondance, chante volontiers la gloire du maire. Est-ce par hasard si Drapeau lui ouvre toutes grandes les portes de l’hôtel de ville pour une exposition — une première du genre — et qu’il veille à présider lui-même la rétrospective qu’offre à l’artiste, quelques années plus tard, le Musée des beaux-arts ?

En 1957, à la suite d’interventions personnelles auprès de grandes entreprises, Jean Drapeau permet au TNM d’obtenir assez d’argent pour se lancer, pour la première fois, dans une tournée théâtrale européenne. C’est encore l’entreprise privée, la puissante International Nickel Company of Canada (INCO), qui finit par doter Montréal, en 1967, de l’immense stabile d’Alexander Calder, tenu depuis pour un de ses principaux symboles. Puis, dès 1970, Drapeau entend tout bonnement envoyer cette oeuvre à Osaka, au Japon.

Illustration: Robert LaPalme En 1956, le maire Drapeau visitant, dans son hôtel de ville, l’exposition qu’il offre à Alfred Pellan, ici tous deux dessinés par leur ami Robert LaPalme. L'illustration est tirée de l'édition du «Devoir» publiée le 13 novembre 1956. 

En matière d’arts visuels, mais pas uniquement, le maire compte beaucoup sur le jugement du caricaturiste Robert LaPalme, un ami très proche à qui rien n’est refusé. LaPalme se retrouve mêlé continuellement à ses projets, dont celui de déménager la tour Eiffel à Montréal pour l’Expo 67.

Hiérarchie

Drapeau soutient une conception hiérarchisée de la société qui se conjugue avec son amour pour la Vieille France. Quand, en juillet 1967, il apprend par coeur son discours pour accueillir de Gaulle, c’est l’ordre d’une France ancienne qu’il entend saluer plutôt que les propos révolutionnaires du président qui vont tout de suite le révulser. Si la rumeur a longtemps laissé entendre que Drapeau avait souhaité répliquer par écrit au « Vive le Québec libre ! », lancé depuis le balcon de l’hôtel de ville, l’idée ne semble pas s’être matérialisée, du moins pas à en juger par une première plongée dans ses archives.

En revanche, Jean Drapeau trouvera bon de plancher sur le manuscrit d’une réponse au rapport du juge Malouf, lequel lui faisait reproche des turpitudes administratives qui ont entouré les Jeux olympiques. Jean Drapeau fut assisté, dans cette tâche jamais achevée, par le travail de plusieurs fonctionnaires qui s’y employèrent à sa demande.

«Corridart» et l’esprit conservateur

Le 13 juillet 1976, à quatre jours de l’ouverture officielle des Jeux, le comité exécutif de Montréal fait démonter nuitamment, de façon illégale, une exposition intitulée Corridart, laquelle rassemble une soixantaine d’artistes le long de la rue Sherbrooke.

La plupart des œuvres sont détruites. Les artistes avaient pourtant, au cours des mois précédents, fait dûment approuver leur participation à cet événement financé par la Ville.

Les archives Drapeau contiennent un document policier, estampillé du sceau « secret », qui fut remis au maire en amont de l’affaire. Deux sergents détectives y indiquent que, parmi les œuvres, « aucune de ces photos ou aucun de ces tableaux […] ne nous sont apparus comme de la propagande communiste ou montrant un état subversif ». Des photographies montrent aussi des manifestations, disent-ils, mais aucune qui se serait déroulée rue Sherbrooke, croient-ils bon de préciser. Les deux agents s’attardent à un dispositif sonore, le Télétron. Ils notent qu’on y parle « de masturbation et d’organes génitaux ». À charge contre Corridart, ils indiquent aussi qu’on y trouve un « monologue parlant de la religion ».

Un des responsables de l’événement « se dit bisexuel », rapportent les enquêteurs, tout en jugeant bon de définir de quoi il s’agit.

En matière d’art comme de politique, Jean Drapeau est un conservateur décomplexé. Il sera d’ailleurs plusieurs fois courtisé par des partis provinciaux et fédéraux de cette allégeance. En 1962, le premier ministre canadien, John Diefenbaker, le rencontre, révèlent ses archives, avec la promesse à peine voilée de le voir lui succéder. Drapeau sera à nouveau courtisé par les conservateurs après l’Expo 1967, alors qu’il se trouve au sommet de sa gloire. En 1981, ce seront les restes de la vieille Union nationale de Duplessis qui lui seront servis sur un plateau d’argent. À chaque fois, il repoussera du revers de la main. En 1986, il acceptera toutefois la proposition du premier ministre conservateur, Brian Mulroney, de le nommer ambassadeur du Canada pour l’UNESCO à Paris.