Les défis de l’Afrique francophone et d’Haïti

Catherine Martellini Collaboration spéciale
L’ENAP a prêté main-forte au ministère de la Décentralisation  et du Développement local  du Cameroun afin d’arrimer les 360 communes et les 14 communautés urbaines aux réformes. L’un des défis est de redonner confiance à la population dans le nord du pays, entre autres, divisé en plusieurs lamidats (chefferies) qui exercent un pouvoir local centralisé et hiérarchisé.
Alexis Huguet Agence France-Presse L’ENAP a prêté main-forte au ministère de la Décentralisation et du Développement local du Cameroun afin d’arrimer les 360 communes et les 14 communautés urbaines aux réformes. L’un des défis est de redonner confiance à la population dans le nord du pays, entre autres, divisé en plusieurs lamidats (chefferies) qui exercent un pouvoir local centralisé et hiérarchisé.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

En pleine transformation, ces États font appel depuis plusieurs années à l’expertise québécoise, en l’occurrence celle de l’ENAP, pour assurer notamment un contrôle plus efficace de leurs dépenses et une meilleure reddition de comptes. Comment les aider dans leur vision « d’affaires » renouvelée en repensant le modèle avec eux plutôt qu’en imposant le nôtre ?

Les besoins des pays africains francophones sont nombreux et complexes. « Ils sont à revoir leur administration publique, comme le Québec l’a fait au début des années 1960, explique Simon Chabot, directeur des affaires internationales à l’École nationale d’administration publique (ENAP). Le gouvernement Lesage voulait qu’une administration publique de qualité soit le socle sur lequel fonder son action pour développer le Québec. »

De son avis, les gouvernements de l’Afrique francophone et d’Haïti en sont là aujourd’hui et réalisent que, sans une administration publique solide, ils n’arriveront pas à construire et à mener des actions, qu’elles soient économiques, environnementales ou sociales.

Ils se font aussi de plus en plus critiquer par les populations sur la qualité des services ou sur la corruption dans la prestation de ceux-ci.

« Dans un pays où on est allé, le PIB connaît une hausse de 8 à 9 % chaque année alors que les recettes de l’État, elles, n’augmentent que de 1 %, illustre Simon Chabot. Cela s’explique notamment par le manque de capacités des administrations publiques à prélever les taxes, les impôts et les douanes, et, donc, à capter cet enrichissement pour améliorer les services à la population. »

Accompagner sans « faire à leur place »

L’ENAP a inscrit le renforcement des capacités des fonctions publiques à l’international parmi ses lignes d’intervention dès le début des années 1970. Son intervention dans les pays de la francophonie s’est intensifiée dans la décennie qui a suivi avec le financement de programmes de formation et sa collaboration avec les deux ordres de gouvernement. « Ce sont 10 millions de dollars investis par le gouvernement canadien par l’intermédiaire de l’ENAP durant cette période », souligne M. Chabot.

Depuis, l’ENAP est présente annuellement dans 80 % des pays africains francophones, notamment par des formations auprès des administrations des pays africains et d’Haïti, un programme de maîtrise pour gestionnaires dans l’administration publique, la gestion des ressources humaines, la budgétisation, l’évaluation des compétences et la gouvernance numérique. « Le modèle nord-américain axé sur la performance, qui nous vient d’Europe, suscite beaucoup d’intérêt de leur part, et ils souhaitent s’en inspirer, sans toutefois perdre leurs racines », soutient-il.

En effet, on ne peut penser appliquer notre modèle d’administration publique dans ces pays en prétendant tout saisir du fonctionnement des diverses instances. Leur environnement socioculturel diffère grandement du nôtre, sans compter leur histoire et leur mode de gouvernance.

Jean-François Savard, professeur titulaire à l’ENAP, est allé à trois reprises en Haïti et s’est vite rendu compte de la nécessité d’adapter l’enseignement à la réalité du pays. Il donne en exemple un glossaire en créole qu’il a développé avec les étudiants après avoir constaté que ceux-ci n’arrivaient pas à bien comprendre les concepts, même s’ils parlaient couramment le français. « Ils vivent en créole, et cela vient avec des réalités différentes », souligne-t-il.

Parmi ces différences, on peut citer l’importance du prêtre vaudou dans la communauté. « On ne parle pas ici de vaudou comme on nous le dépeint dans les films, prévient-il. Dans un pays où les gouvernements sont souvent corrompus, les gens font plus confiance au prêtre vaudou, qui a une grande autorité dans leur communauté. »

C’est ainsi que si les instances veulent inciter la population à adopter des mesures de santé publique, elles doivent d’abord en convaincre le prêtre pour que les citoyens y adhèrent.

Cet effort de compréhension, d’ajustement et de développement de leur propre modèle se démarque des approches d’autres pays, qui imposent leurs façons de faire. « Si on ne le développe pas avec eux, l’appropriation du modèle ne se réalisera pas », mentionne Simon Chabot.

Assurer la pérennité : l’exemple du Cameroun

Malgré toute la bonne volonté de l’ENAP de renforcer les capacités des administrations publiques de ces pays, les résultats ne sont pas toujours au rendez-vous. « Certains gouvernements sont instables : on peut mener une intervention une année donnée puis, l’année suivante, le gouvernement a changé ou une crise sociale majeure est survenue », explique Simon Chabot.

C’est dans cette perspective de pérennisation que l’ENAP a prêté main-forte au ministère de la Décentralisation et du Développement local (MINDDEVEL) du Cameroun, qui était aux prises avec un problème de crédibilité et d’efficacité dans la conduite de la réforme de décentralisation visant à arrimer les 360 communes et les 14 communautés urbaines au programme.

« Le même processus conduit au niveau de l’État une décennie avant avait produit des résultats partagés, soutient le secrétaire général du MINDDEVEL, M. Ebongue Makolle. L’appui de l’ENAP devait permettre de prévenir ce type de résultats en demi-teinte. »

Depuis septembre 2018, une stratégie d’accompagnement se déploie auprès des agents du ministère et des représentants des collectivités territoriales décentralisées (CTD) par l’intermédiaire de séjours d’études, de formations sur mesure et d’outils techniques et méthodologiques. Aucune démarche de formation d’une telle ampleur n’avait jamais été mise en œuvre au bénéfice des collectivités territoriales décentralisées.

« Le projet est susceptible d’être pérennisé, puisque les modules de formation élaborés par l’ENAP sont particulièrement adaptés pour les CTD camerounaises », ajoute-t-il.