Faire progresser les services offerts aux jeunes

Anne-Sophie Poiré Collaboration spéciale
Le morcellement et la complexité du système de soins rendent difficiles la continuité et la cohésion entre  les différents services de soutien auprès des jeunes vulnérables.
Getty Images / iStockphoto Le morcellement et la complexité du système de soins rendent difficiles la continuité et la cohésion entre les différents services de soutien auprès des jeunes vulnérables.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le projet Aire ouverte, déployé depuis janvier au CISSS de Laval, vise à revoir le modèle d’organisation de services en santé mentale offerts aux 12-25 ans. Bien au-delà du comité consultatif, la participation des jeunes est au coeur de l’élaboration des nouvelles stratégies d’intervention.

Au début du printemps 2018, le ministère de la Santé et des Services sociaux, alors libéral, avait lancé un appel à projets afin de mieux orienter les interventions et les mécanismes de soutien auprès des jeunes vulnérables. Trois projets de démonstration sont en cours depuis : au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Nord-de-l’Île-de-Montréal, au CISSS de la Côte-Nord à Sept-Îles, puis, à celui de Laval.

La Chaire de recherche du Canadasur l’évaluation des actions publiques à l’égard des jeunes et des populations vulnérables (CREVAJ), dirigée par le professeur titulaire de l’École nationale d’administration publique (ENAP) Martin Goyette, est partenaire du projet à Laval.

« Aire ouverte est une forme de coconstruction entre le secteur clinique et celui de la recherche », fait valoir Annie Dion, adjointe à la direction des programmes jeunesse du CISSS de Laval.

Une fois les données probantes dégagées par le secteur clinique, elles sont analysées puis documentées par les chercheurs universitaires. Les changements dans les services offerts aux jeunes sont mesurés et évalués, et la pratique est donc améliorée.

« Le projet Aire ouverte s’inspire de programmes ayant démontré leur pertinence », indique M. Goyette. Il cite le modèle australien Headspace, également conçu et orienté par un consortium de chercheurs et de praticiens, dont l’approche centralisée se concentre sur la collaboration des jeunes et des intervenants.

Et selon le professeur, la ville de Laval est un terrain fertile pour l’implantation d’un projet pilote, parce que son « CISSS est particulièrement proactif dans l’implication des jeunes dans le développement de ses programmes ».

Des services après 18 ans

En ouverture des audiences de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, à Montréal, le 22 octobre, une douzaine de jeunes partenaires de l’Étude sur le devenir des jeunes placés (EDJeP), également dirigée par le CREVAJ, ont témoigné de leur passage dans les services de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). La plupart ont évoqué la difficulté d’aborder la vie adulte à 18 ans, lorsque cessent le soutien et l’encadrement de la DPJ.

« Les jeunes bénéficiaires de services vivent la frustration de la bureaucratie, laisse tomber M. Goyette. Il faut développer des moyens pour que ceux qui sont en difficulté bénéficient de services dans la transition vers la vie adulte. »

Si l’idée est de rejoindre les jeunes « moins outillés » avec des pratiques mieux adaptées, Mme Dion estime que la notion d’usager partenaire est fondamentale. « Le vécu est essentiel dans le déploiement d’une offre de service, lance-t-elle. Les jeunes transforment les pratiques par leur expérience personnelle. »

Les heures d’ouverture et de consultations sans rendez-vous sont-elles adéquates pour les 12-25 ans ? Quels sont les secteurs clés pour rejoindre les jeunes ? Tous les quinze jours, un comité d’une quinzaine de jeunes étudie les questions qui favoriseront la meilleure implantation de ce service. Des « usagers partenaires » sont aussi impliqués dans la construction du projet et participent aux comités de coordination provinciale.

Une approche centralisée

Les recherches d’Amal Abdel-Baki, professeure titulaire de clinique au département de psychiatrie de l’Université de Montréal, démontrent que le morcellement et la complexité du système de soins rendent difficiles la continuité et la cohésion entre les différents services.

La santé physique, sexuelle, les études, l’hébergement ou l’accès à l’emploi sont aussi des composantes de la santé mentale. Ainsi, Aire ouverte ne travaille pas en vase clos.

Tous les partenaires de la communauté, comme les Carrefours jeunesse emploi, le milieu de l’éducation ou les travailleurs de rue employés de la Ville se concertent, et les services ne sont pas compartimentés. « L’accueil global fait en sorte que l’on peut intervenir simultanément de manière intersectorielle », explique M. Goyette.

Plutôt que d’attendre que les jeunes demandent des services, les intervenants convergent vers un seul milieu. « Aire ouverte ne réussira pas à régler à elle seule les problèmes d’un réseau dysfonctionnel, conclut M. Goyette. Mais en attendant que les problèmes se règlent, l’endroit peut réduire la brisure de services après 18 ans. »

Après Montréal, la Côte-Nord et Laval, la Gaspésie, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, la Montérégie et l’Estrie devraient avoir leur « Aire ouverte » d’ici 2021. Une phase d’investissement de 20 millions est prévue pour soutenir l’implantation du projet dans ces sept régions du Québec.